Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/242

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ce lieu, m'en fault aller en ung aultre où je ne veulx estre congneu." Le bon homme advocat fut tant aise de l'honneur que ce prince luy faisoit de venir ainsy priveement en sa maison, qu'il le mena en sa chambre, et dist à sa femme qu'elle apprestast la collation des meilleurs fruictz et confitures qu'elle eut; ce qu'elle feit très voluntiers et apporta la collation la plus honneste qu'il luy fut possible. Et, nonobstant que l'habillement qu'elle portoit d'un couvrechef et manteau la monstrast plus belle qu'elle n'avoit accoustumé, si ne feit pas semblant le jeune prince de la regarder ne congnoistre; mais parloit tousjours à son mary de ses affaires, comme à celluy qui les avoit manyées de longue main. Et, ainsy que la dame tenoit à genoulx les confitures devant le prince, et que le mary alla au buffet pour luy donner à boire, elle luy dist que, au partir de la chambre, il ne faillist d'entrer en une garderobbe, à main droicte, où bien tost après elle le yroit veoir. Incontinant après qu'il eust beu, remercia l'advocat, lequel le voulut à toutes forces accompaigner; mais il l'asseura que, là où il alloit, n'avoit que faire de compaignye. Et, en se tournant vers sa femme, luy dist: " Aussy, je ne vous veulx faire tort de vous oster ce bon mary, lequel est de mes antiens serviteurs.