Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/244

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


au retour, long temps en oraison en l'eglise; qui donna grande occasion aux religieux, qui entrans et saillans de matines le voyoient à genoulx, d'estimer que ce fust le plus sainct homme du monde.

Ce prince avoit une seur, qui frequentoit fort ceste religion; et comme celle qui aymoit son frere plus que toutes aultres creatures, le recommandoit aux prieres d'un chascun qu'elle povoit congnoistre bon. Et, ung jour qu'elle le recommandoit d'affection au prieur de ce monastere, il luy dist: " Helas, Madame! qui est-ce que vous me recommandez? Vous me parlez de l'homme du monde, aux prieres duquel j'ay plus grande envie d'estre recommandé; car, si cestuy-là n'est sainct et juste (allegant le passaige que: " Bien heureux est qui peut mal faire et ne le faict pas"), je n'espere pas d'estre trouvé tel." La seur, qui eut envie de sçavoir quelle congnoissance ce beau pere avoit de la bonté de son frere, l'interrogea si fort, que, en luy baillant ce secret, soubz le voile de confession, luy dist: " N'est-ce pas une chose admirable, de veoir ung prince jeune et beau laisser ses plaisirs et son repos, pour venir bien souvent oyr noz matines, non comme prince, serchant l'honneur du monde, mais comme ung simple religieux, vient tout seul se cacher en une de noz chapelles? Sans faulte, ceste