Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/351

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trompeur. Le beau pere, pensant pour vray qu'elle fust possedée d'un malin esperit, luy voulut prandre la teste pour dire dessus les oraisons, mais elle l'esgratina et mordeit de telle sorte qu'il fut contrainct de parler de plus loing; et, en gectant force eaue benoiste, disoit beaucoup de bonnes oraisons. Quant le mary veid qu'il en avoit bien faict son debvoir, entra en la chambre et le mercia de la peyne qu'il en avoit prinse; et, à son arrivée, sa femme cessa ses injures et maledictions, et baisa la croix bien doulcement, pour la craincte qu'elle avoit de son mary. Mais le sainct homme, qui l'avoit veue tant enragée, croyoit fermement que, à sa priere, Nostre Seigneur eust gecté le diable dehors, et s'en alla louant Dieu de ce grand miracle. Le mary, voyant sa femme bien chastiée de sa folle fantaisie, ne luy volut poinct declairer ce qu'il avoit faict, car il se contentoit d'avoir vaincu son opinion par sa prudence et l'avoir mise en telle sorte, qu'elle hayoit mortellement ce qu'elle avoit aymé. Et, detestant sa folye, se adonna du tout au mary et au mesnaige mieulx qu'elle n'avoit faict paravant.

"Par cecy, mes dames, povez-vous congnoistre le bon sens d'un mary et la fragilité d'une femme de bien, et