Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/45

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que son mary. Et, pour ceste occasion, parloit souvent au cappitaine, lequel, regardant plus à elle que à sa parolle, fut si fort amoureux d'elle, que, souvent, en luy parlant des voyages qu'il avoit faictz sur la mer, mesloit l'embarquement de Marseille avecques l'Archipelle, et, en voulant parler d'un navire, parloit d'un cheval, comme celluy qui estoit ravy et hors de son sens; mais il la trouva telle, qu'il ne luy en osoit faire semblant. Et sa dissimullation luy engendra ung tel feu dans le cueur, que souvent il tomboit malade, dont la dicte dame estoit aussy soingneuse comme de la croix et de la guyde de son chemin; et l'envoyot visiter si souvent que, congnoissant qu'elle avoit soing de luy, il guerissoit sans aultre medecine. Mais plusieurs personnes, voyans ce cappitaine qui avoit eu le bruict d'estre plus hardy et gentil compaignon que bon chrestien, s'emerveillerent comme ceste dame l'accointoit si fort. Et, voyans qu'il avoit changé de toutes conditions, qu'il frequentoit les eglises, les sermons et confessions, se douterent que c'estoit pour avoir la bonne grace de la dame; ne se peurent tenir de luy en dire quelques paroles. Ce cappitaine, craingnant que, si la dame en entendoit quelque chose, cella le separast de sa presence, dist à son mary et à elle comme il estoit prest d'estre despesché du Roy et de s'en aller, et qu'il avoit