Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/57

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avoit plus de paour que desir de sa victoire. A la fin, quelques armes qu'il sceust faire, receut tant de coups de fleches de ceulx qui ne povoient approcher de luy que de la portée de leurs arcs, qu'il commencea à perdre tout son sang. Et lors les Turcs, voyans la foiblesse de ces vraiz chrestiens, les vindrent charger à grands coups de cymeterre; lesquelz, tant que Dieu leur donna force et vie, se defendirent jusques au bout. Le cappitaine appella ce gentil homme, nommé Jehan, que sa dame luy avoit donné, et le Turcq aussy, et, en mectant la poincte de son espée en terre, tombant à genoil auprès, baisa et embrassa la Croix, disant: "Seigneur, prens l'ame en tes mains, de celluy qui n'a espargné sa vie pour exalter ton nom!" Le gentil homme nommé Jehan voyant que avecq ses parolles la vie luy deffailloit, embrassa, luy et la croix de l'espée qu'il tenoit, pour le cuyder secourir; mais ung Turcq, par derriere, luy couppa les deux cuisses, et, en criant tout haut: "Allons, cappitaine, allons en paradis veoir Celluy pour qui nous mourons!" fut compaignon à la mort, comme il avoit esté à la vie du pauvre cappitaine. Le Turcq, voyant qu'il ne povoit servir à l'un ny à l'autre, frappé de quinze flesches, se