Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/93

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elle trouva au partyr du logis ung Cordelier à cheval, et elle, estant sur sa haquenée, l'entretint par le chemyn depuis la disnée jusques à la souppee. Et, quand elle fut à ung quart de lieue du logis, luy dist: "Mon pere, pour la consolacion que vous m'avez donnée ceste après disnée, voylà deux escus que je vous donne, les quelz sont dans ung papier, car je sçay bien que vous n'y oseriez toucher; vous priant que, incontinant que vous serez party d'avecq moy, vous en alliez à travers le chemyn, et vous gardez que ceulx qui sont icy ne vous voyent. Je le dis pour vostre bien et pour l'obligation que j'ay à vous." Ce Cordelier, bien ayse de ses deux escuz, s'en vat à travers les champs le grand galop. Et quant il fut assez loing, la dame commencea à dire tout hault à ses gens: "Pensez que vous estes bons serviteurs et bien soigneux de me garder, veu que celluy qu'on vous a tant recommandé, a parlé à moy tout au joud'huy, et vous l'avez laissé faire! Vous meritez bien que vostre maistre, qui se fye tant à vous, vous donnast des coups de baston au lieu de voz gaiges." Et quant le gentil homme qui avoit la charge d'elle ouyt telz propos, il eut si despit qu'il n'y povoyt respondre; picqua son cheval, appellant deux autres avecq luy, et feit tant, qu'il attaingnit le Cordelier, lequel, les voyant venir, fuyoit au