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les cévennes

À 7 kilomètres de Gorniès, un vallon secondaire renferme Saint-Laurent-le-Minier, qui doit son nom à d’assez riches gisements de zinc et de cuivre exploités, par la société de la Vieille-Montagne. Non loin de là, la grotte de la Salpêtrière. est un riche ossuaire d’Ursus spelæus, comme Nabrigas : un fouilleur y a ramassé en une heure deux cents dents sur une surface de 1 mètre carré.

Une usine, au bord de la Vis, semble perdue dans cette solitude lumineuse et calme. Lorsqu’on approche de Ganges, le tableau change, le pays devient âpre et brûlé par le soleil, et, sur la rive droite, des meuses, immenses roues en bois, portent l’eau sur les terrasses ensoleillées, couvertes de vergers.

Ganges, chef-lieu de canton de 4,369 habitants (la comm., 4,103 aggl., en majorité protestants), station du chemin de fer de Nîmes au Vigan ; au confluent (150 m.) de l’Hérault et du torrent de Sumène (le Rieutord, descendu du Liron [1,180 m.]), n’a de remarquable que sa situation et ses industries séricicoles.

Son ancien château, aujourd’hui ruiné sans intérêt, rappelle un drame qui tient du roman : l’empoisonnement de la marquise de Ganges.

Au milieu du xviie siècle, Diane de Joannis de Châteaublanc de Roussan, descendante au quinzième degré du roi saint Louis, fille d’un riche gentilhomme d’Avignon, mariée à douze ans, en 1647, au marquis de Castellane et veuve dès 1655, était réputée la plus belle et vertueuse femme du royaume de Louis XIV ; en 1658, le marquis de Ganges, bien que plus jeune qu’elle de deux ans, fut jugé le plus digne de la relever de son veuvage. Au château même s’écoulèrent, après leur mariage, plusieurs années de bonheur sans mélange, scellé par la naissance de deux enfants. Puis les deux frères du marquis, l’abbé et le chevalier de Ganges, jaloux de tant de félicité, se mirent en devoir de la troubler. Animés d’une criminelle passion pour leur infortunée belle-sœur, les misérables, au lieu de s’entre-tuer, en vulgaires rivaux, pactisèrent et mirent en commun leurs basses intrigues pour réaliser leurs noirs desseins, décidés même au meurtre si l’insuccès transformait leur amour en haine. Ainsi en advint-il, car rien ne pouvait faire succomber la vertueuse marquise ; son esprit déjoua toutes les embûches ; sa volonté repoussa toutes les séductions. Longue fut la trame tissée contre elle et qui aboutit, par la calomnie, à la rendre suspecte à son époux. Parvenus là, les deux complices purent tout oser, et s’associèrent pour le crime un certain abbé Perret, indigne de son titre, mais digne d’être leur sbire. Le 17 mai 1667, la marquise reposait dans ses appartements ; le chevalier était à ses côtés, affectant, comme à l’ordinaire, une hypocrite sollicitude. Soudain l’abbé de Ganges entre précipitamment, le pistolet d’une main, une coupe empoisonnée dans l’autre : « Il faut mourir, madame, choisissez. » Son frère tire l’épée : la marquise se méprend à ce geste, et se jette dans ses bras : « Chevalier, sauvez-moi. » Mais lui, cruellement : « Il faut mourir, madame, choisissez. » — L’horrible scène dura longtemps ; à toutes les larmes et supplications de leur victime affolée les bourreaux répondaient seulement d’une voix sourde : « Le feu, le fer ou le poison, » lui présentant les trois instruments de mort, n’osant de leurs mains perpétrer eux-mêmes leur forfait. À bout de forces, la pauvre femme prend la coupe, la vide, et demande aux barbares un confesseur ; ils se retirent satisfaits et font envoyer à la mourante, par un raffinement de cruauté… leur propre agent, l’abbé Perret. Laissée seule un instant, la marquise saute par une fenêtre. élevée de 22 pieds au-dessus du sol ; Perret arrive à ce moment, la saisit par la robe, qui cède, et ce mouvement la fait retomber sur ses pieds sans mal : en vain