Page:Martin - Histoire des églises et chapelles de Lyon, 1908, tome I.djvu/259

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perfectionnement. Une voix intime lui cria : « Reviens ! » et il revint, et il resta. On lui montrait le champ qu’il laissait derrière lui et les germes qu il y avait déjà semés : on sait ce que l’on quitte, on ignore ce que l’on trouvera. L’abbé Chevrier pressentait, s’il ne le savait d’intuition, que l’aventure était celle qu’il lui fallait ; il brisa ses liens paroissiaux, reçut permission de l’archevêque de se mêler étroitement à l’apostolat de M. Rambaud. Il ne tarda pas à trouver devant lui la voie de toute une nouvelle œuvre. M. Louât, nommé à la Cité frère René, lui avait loué, sur ses instances, une baraque avec un vaste terrain, à l’angle de la rue des Trois-Pierres et de la rue Creuzet, sur la paroisse Saint-Louis. L’immeuble se composait de deux pièces.

L’abbé Chevrier recruta aisément et promptement des locataires. Un jour, comme il regagnait son logis, il rencontra un enfant d’une douzaine d’années, vêtu de guenilles, qui fouillait des balayures ; s’arrêtant à le considérer, il le vit dévorer des écorces de melon ; il reconnut qu’il était idiot, abandonné au mépris public. Il le pria de l’accompagner, le mena dans sa baraque, le nettoya, et le choya : il tenait son premier locataire. L’année 1860 ne s’était pas écoulée, que l’enfant avait onze camarades, tous logés dans une seule chambre, où l’on couchait côte à côte sur le plancher. L’abbé Chevrier venait inspecter sa colonie et lui enseigner le catéchisme, trois ou quatre fois par semaine ; frère Pierre le suppléait les autres jours. Les sœurs de la rue Rave fournissaient la soupe le matin, deux plats à midi, et quelque nourriture encore le soir : Pascalet, l’idiot inaugurateur, faisait les commissions entre les deux maisons, moyennant deux adresses écrites sur son panier, l’une pour l’aller, l’autre pour le retour.

Le père Chevrier, on l’appelait déjà ainsi de toute part, n’avait pas plus négligé les petites filles que les garçons ; il avait même commencé par elles, les logeant à côté de l’antique chapelle de Fourvière, près de l’emplacement où se dresse aujourd’hui la basilique, dans une maison que lui offrait Mme de Roquefort ; cette bienfaitrice avait préparé cette maison pour les protestantes converties, sans réussir à la peupler. Deux jeunes filles, qui furent ensuite les premières religieuses du Prado, se donnèrent corps et âme à l’œuvre de M. Chevrier.

Tout cela néanmoins n’était qu’un faible commencement, au gré du père Chevrier. Il guettait depuis longtemps d’un œil de convoitise, un bâtiment aussi fameux que mal famé, qui s’élevait à la Guillotière, dans un des recoins les plus misérables de ce faubourg, le Prado, vaste construction rectangulaire en briques, qui ne formait qu’une seule salle, longue de soixante mètres et large de vingt, où des centaines de personnes pouvaient danser à l’aise, et où s’ouvraient deux chambres aménagées en buvettes. La toiture était soutenue par des piliers en bois ; un papier peint, — on imagine de quelles allégories, — recouvrait murs et plafond ; tandis que des lucarnes ne laissaient pénétrer du haut qu’une lumière louche et vacillante. Chaque soir il y avait là, non seulement des propos et des chants obscènes, mais encore des disputes, voire des coups de couteau : « Mon Dieu », se disait le prêtre affamé de l’amour de tous ses frères en Jésus-Christ, chaque fois qu’il passait devant ce mauvais lieu ; « Mon Dieu donnez-moi cette maison et je vous donnerai des âmes. » Après avoir répété sa prière une année entière, il vit, un jour de 1860, sur la porte close un écriteau qui lui arracha un grand cri de joie : « À vendre