Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/291

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population entière s’est installée dans des habitations qui n’étaient pas disposées pour elle, et où elle était absolument déplacée, livrée à des influences dégradantes pour les adultes et pernicieuses pour les enfants[1]. »

À mesure que l’accumulation du capital s’accélère dans une ville industrielle ou commerciale, et qu’y afflue le matériel humain exploitable, les logements improvisés des travailleurs empirent. Newcastle-on-Tyne, centre d’un district dont les mines de charbon et les carrières s’exploitent toujours plus en grand, vient immédiatement après Londres sur l’échelle des habitations infernales. Il ne s’y trouve pas moins de trente-quatre mille individus qui habitent en chambrées. La police y a fait démolir récemment, ainsi qu’à Gateshead, un grand nombre de maisons pour cause de danger public. La construction des maisons nouvelles marche très lentement, mais les affaires vont très vite. Aussi la ville était-elle en 1865 bien plus encombrée qu’auparavant. À peine s’y trouvait-il une seule chambre à louer. « Il est hors de doute, dit le docteur Embleton, médecin de l’hôpital des fiévreux de Newcastle, que la durée et l’expansion du typhus n’ont pas d’autre cause que l’entassement de tant d’êtres humains dans des logements malpropres. Les maisons où demeurent ordinairement les ouvriers sont situées dans des impasses ou des cours fermées. Au point de vue de la lumière, de l’air, de l’espace et de la propreté, rien de plus défectueux et de plus insalubre ; c’est une honte pour tout pays civilisé. Hommes, femmes et enfants, y couchent la nuit pêle-mêle. À l’égard des hommes, la série de nuit y succède à la série de jour sans interruption, si bien que les lits n’ont pas même le temps de refroidir. Manque d’eau, absence presque complète de latrines, pas de ventilation, une puanteur et une peste[2]. » Le prix de location de tels bouges est de 8 d. à 3 sh. par semaine. « Newcastle-upon-Tyne, dit le docteur Hunter, nous offre l’exemple d’une des plus belles races de nos compatriotes tombée dans une dégradation presque sauvage, sous l’influence de ces circonstances purement externes, l’habitation et la rue[3]. »

Suivant le flux et le reflux du capital et du travail, l’état des logements dans une ville industrielle peut être aujourd’hui supportable et demain abominable. Si l’édilité s’est enfin décidée à faire un effort pour écarter les abus les plus criants, voilà qu’un essaim de sauterelles, un troupeau d’Irlandais déguenillés ou de pauvres travailleurs agricoles anglais, fait subitement invasion. On les amoncelle dans des caves et des greniers, ou bien on transforme la ci-devant respectable maison du travailleur en une sorte de camp volant dont le personnel se renouvelle sans cesse. Exemple : Bradford. Le Philistin municipal y était justement occupé de réformes urbaines ; il s’y trouvait en outre, en 1861, 1751 maisons inhabitées : mais soudain les affaires se mettent à prendre cette bonne tournure dont le doux, le libéral et négrophile M. Forster a tout récemment caqueté avec tant de grâce : alors, naturellement, avec la reprise des affaires, débordement des vagues sans cesse mouvantes de « l’armée de réserve », de la surpopulation relative. Des travailleurs, la plupart bien payés, sont contraints d’habiter les caves et les chambres horribles décrites dans la note ci-dessous[4], qui contient une liste transmise au docteur Hunter par l’agent d’une société d’assurances. Ils se déclarent tout prêts à prendre de meilleurs logements, s’il s’en trouvait ; en attendant la dégradation va son train, et la maladie les enlève l’un après l’autre. Et, pendant ce temps, le doux, le libéral M. Forster célèbre, avec des larmes d’attendrissement, les immenses bienfaits de la liberté commerciale, du laisser faire laisser passer, et aussi les immenses bénéfices de ces fortes têtes de Bradford qui s’adonnent à l’étude de la laine longue.

Dans son rapport du 5 septembre 1865, le docteur Bell, un des médecins des pauvres de Bradford, attribue, lui aussi, la terrible mortalité parmi les malades de son district atteints de fièvres, à l’influence horriblement malsaine des logements qu’ils habitent. « Dans une cave de mille cinq cents pieds cubes dix personnes logent ensemble… Vincent street, Green Air Place et les Leys, contiennent 223 maisons avec 1450 habitants, 435 lits et 36 lieux d’aisances… Les lits, et j’entends par là le premier amas venu de sales guenilles ou de copeaux, servent chacun à 3,3 personnes en moyenne, et quelques-uns à quatre et six personnes. Beaucoup dorment sans lit étendus tout habillés sur le plancher nu, hommes et femmes, mariés et non mariés, pêle-mêle. Est-il besoin d’ajouter que ces habitations sont des antres infects, obscurs et humides, tout à fait impropres à abriter un être humain ? Ce sont les foyers d’où partent la maladie et la mort pour chercher des victimes même chez les gens de bonne condition (of good circumstances), qui ont permis à ces ulcères pestilentiels de suppurer au milieu de nous[5]. »

Dans cette classification des villes d’après le nombre et l’horreur de leurs bouges, Bristol occupe le

  1. L. c., p. 56.
  2. L. c., p. 149.
  3. L. c., p. 50.
  4. Liste de l’agent d’une société d’assurance pour les ouvriers à Bradford
    Vulcanstreet No 122 1 chambre. 16 personnes.
    Lumleystreet 13 1 11
    Bowerstreet 41 1 11
    Portlandstreet 112 1 10
    Hardystreet 17 1 10
    Northstreet 18 1 16
    17 1 13
    Wymerstreet 19 1 8 adultes
    Jawettestreet 56 1 12 personnes
    Georgestreet 150 1 3 familles
    Rifle Court Marygate 11 1 1 personnes
    Marshalstreet 28 1 10
    49 1 3 familles
    Georgestreet 128 1 18 personnes
    130 1 16
    Edwardstreet 4 1 17
    Yorkstreet 34 1 2 familles
    Salt Pinstreet 2 26 personnes
  5. L. c., p. 114.