Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/299

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


dans presque tous les comtés, insuffisante et surtout pauvre en azote[1]. Les valets et les servantes, qui habitent chez les fermiers eux-mêmes, sont, au contraire, plantureusement nourris, mais leur nombre va diminuant. De 288 277 qu’il comptait en 1851 il était descendu à 204 962 en 1861.

« Le travail des femmes en plein champ, dit le docteur Smith, quels qu’en soient les inconvénients inévitables, est, dans les circonstances présentes, d’un grand avantage pour la famille, parce qu’il lui procure les moyens de se chausser, de se vêtir, de payer son loyer et de se mieux nourrir[2]. »

Le fait le plus curieux que l’enquête ait relevé, c’est que parmi les travailleurs agricoles du Royaume-Uni celui de l’Angleterre est de beaucoup le plus mal nourri (considerably the worst fed). Voici l’analyse comparée de leurs régimes alimentaires :

Consommation hebdomadaire de carbone et d’azote
Carbone Azote
grains grains
Angleterre 40 673 1 594
Galles 48 354 2 031
Écosse 48 980 2 348
Irlande 43 336 2 439[3]

« Chaque page du rapport du docteur Hunter », dit le docteur Simon dans son rapport officiel sur la santé, « atteste l’insuffisance numérique et l’état misérable des habitations de nos travailleurs agricoles. Et depuis nombre d’années leur situation à cet égard n’a fait qu’empirer. Il leur est maintenant bien plus difficile de trouver à se loger, et les logements qu’ils trouvent sont bien moins adaptés à leurs besoins, que ce n’était le cas depuis peut-être des siècles. Dans les vingt ou trente dernières années particulièrement, le mal a fait de grands progrès, et les conditions de domicile du paysan sont aujourd’hui lamentables au plus haut degré. Sauf les cas où ceux que son travail enrichit jugent que cela vaut bien la peine de le traiter avec une certaine indulgence, mêlée de compassion, il est absolument hors d’état de se tirer d’affaire. S’il parvient à trouver sur le sol qu’il cultive un abri-logis décent ou un toit à cochons, avec ou sans un de ces petits jardins qui allègent tant le poids de la pauvreté, cela ne dépend ni de son inclination personnelle, ni même de son aptitude à payer le prix qu’on lui demande, mais de la manière dont d’autres veulent bien exercer « leur droit » d’user de leur propriété comme bon leur semble. Si grande que soit une ferme, il n’existe pas de loi qui établisse qu’elle contiendra un certain nombre d’habitations pour les ouvriers, et que même ces habitations seront décentes. La loi ne réserve pas non plus à l’ouvrier le moindre droit sur ce sol, auquel son travail est aussi nécessaire que la pluie et le soleil… Une circonstance notoire fait encore fortement pencher la balance contre lui, c’est l’influence de la loi des pauvres et de ses dispositions[4] sur le domicile des pauvres et les charges qui reviennent aux paroisses. Il en résulte que chaque paroisse a un intérêt d’argent à limiter au minimum le nombre des ouvriers ruraux domiciliés chez elle, car, malheureusement, au lieu de garantir à ceux-ci et à leurs familles une indépendance assurée et per-

  1. ''Public Health. Sixth Report. 1863. Lond., 1864, p. 238, 249, 261, 262.
  2. L. c., p. 262.
  3. L. c., p. 17. L’ouvrier agricole anglais n’a que le quart du lait et que la moitié du pain que consomme l’irlandais. Au commencement de ce siècle, dans son Tour through Ireland, Arthur Young signalait déjà la meilleure alimentation de ce dernier. La raison en est tout simplement que le pauvre fermier d’Irlande est infiniment plus humain que le richard d’Angleterre. Ce qui est dit dans le texte ne se rapporte pas au sud ouest de la principauté de Galles. « Tous les médecins de cette partie du pays s’accordent à dire que l’accroissement des cas de mortalité par suite de tuberculose, de scrofules, etc., gagne en intensité à mesure que l’état physique de la population se détériore, et tous attribuent cette détérioration à la pauvreté. L’entretien journalier du travailleur rural y est évalué à cinq pence, et dans beaucoup de districts le fermier (misérable lui-même) donne encore moins : un morceau de viande salée, sec et dur comme de l’acajou, ne valant pas la peine qu’il donne à digérer, ou bien un morceau de lard servant d’assaisonnement à une grande quantité de sauce de farine et de poireaux, ou de bouillie d’avoine, et tous les jours c’est le même régime. La conséquence du progrès de l’industrie a été pour le travailleur, dans ce rude et sombre climat, de remplacer le drap solide tissé chez lui par des étoffes de coton à bon marché, et les boissons fortes par du thé « nominal… ». Après avoir été exposé pendant de longues heures au vent et à la pluie, le laboureur revient à son cottage, pour s’asseoir auprès d’un feu de tourbe ou de morceaux de terre et de déchets de charbon, qui répand d’épaisses vapeurs d’acide carbonique et d’acide sulfureux. Les murs de la hutte sont faits de terre et de moellons ; elle a pour plancher la terre nue comme avant qu’elle fût construite et son toit est une masse de paille hachée et boursouflée. Chaque fente est bouchée pour conserver la chaleur, et c’est là, dans une atmosphère d’une puanteur infernale, les pieds dans la boue et son unique vêtement en train de sécher sur son corps, qu’il prend son repas du soir avec la femme et les enfants. Des accoucheurs, forcés de passer une partie de la nuit dans ces huttes, nous ont raconte que leurs pieds s’enfonçaient dans le sol et que pour se procurer personnellement un peu de respiration ils étaient obligés de faire un trou dans le mur, ouvrage d’ailleurs facile. De nombreux témoins de tout rang affirment que le paysan insuffisamment nourri (underfed) est exposé chaque nuit à ces influences malsaines et à d’autres encore. Quant au résultat, une population débile et scrofuleuse, il est assurément on ne peut plus démontré… D’après les communications des employés des paroisses de Carmarthenshire et Cardiganshire, on sait que le même état de choses y règne. À tous ces maux s’en ajoute un plus grand, la contagion de l’idiotisme. Mentionnons encore les conditions climatériques. Des vents du sud ouest très violents soufflent à travers le pays pendant huit ou neuf mois de l’année, et à leur suite arrivent des pluies torrentielles qui inondent principalement les pentes des collines du côté de l’ouest. Les arbres sont rares, si ce n’est dans les endroits couverts ; là où ils ne sont pas protégés, ils sont tellement secoués, qu’ils en perdent toute forme. Les huttes se cachent sous la terrasse d’une montagne, souvent dans un ravin ou dans une carrière, et il n’y a que les moutons lilliputiens du pays et les bêtes à cornes qui puissent trouver à vivre dans les pâturages… Les jeunes gens émigrent à l’est, vers le district minier de Clamorgan et de Monmouth. Carmarthenshire est la pépinière de la population des mines et son hôtel des Invalides… Cette population ne maintient son chiffre que difficilement. — Exemple Cardiganshire :
    1851 1861
    Sexe masculin 45 155 44 446
    Sexe féminin 52 459 52 955

    97 614 97 401

    (Dr Hunter’s Report. Public Health. Seventh Report, 1864. Lond., 1865, p. 498 503, passim.)

  4. Cette loi a été quelque peu améliorée en 1865. L’expérience fera voir bientôt que tous ces replâtrages ne servent de rien.