Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/306

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tes mâles. On ne s’étonnera plus, d’après les explications données, que le chômage plus ou moins long et fréquent de l’ouvrier agricole soit franchement avoué, et qu’en même temps « le sys­tème des bandes » soit déclaré « nécessaire », sous prétexte que les travailleurs mâles font défaut et qu’ils émigrent vers les villes[1].

La terre du Lincolnshire nettoyée, ses cultivateurs souillés, voilà le pôle positif et le pôle négatif de la production capitaliste[2].

f) Irlande

Avant de clore cette section, il nous faut passer d’Angleterre en Irlande. Et d’abord constatons les faits qui nous servent de point de départ.

La population de l’Irlande avait atteint en 1841 le chiffre de 8 222 664 habitants ; en 1861 elle était tombée à 5 788 415 et en 1866 à cinq millions et demi, c’est-à-dire à peu de chose près au même niveau qu’en 1800. La diminution commença avec la famine de 1846, de telle sorte que l’Irlande, en moins de vingt ans, perdit plus des cinq seizièmes de sa population. La somme totale de ses émigrants, de mai 1851 à juillet 1865, s’éleva à 1 591 487 personnes, l’émigration des cinq dernières années, de 1861 à 1865, comprenant plus d’un demi-million. De 1851 à 1861, le chiffre des maisons habitées diminua de 52 990. Dans le même intervalle, le nombre des métairies de quinze à trente acres s’accrut de 61 000, et celui des métairies au-dessus de trente acres de 109 000, tandis que la somme totale de toutes les métairies diminuait de 120 000, diminution qui était donc due exclusivement à la suppression, ou, en d’autres termes, à la concentration des fermes au-dessous de quinze acres.

La décroissance de la population fut naturellement accom­pagnée d’une diminution de la masse des produits. Il suffit pour notre but d’examiner les cinq années de 1861 à 1866, pendant lesquelles le chiffre de l’émigration monta à plus d’un demi­-million, tandis que la diminution du chiffre absolu de la popu­lation dépassa un tiers de million.

Table A
Bestiaux
Années Chevaux Bêtes à cornes
Nombre
total.
Diminution Nombre
total.
Diminution Augmentation
1860 619 811 — 3 606 374 — —
1861 614 232 5 993 3 471 688 138 316 ——
1862 602 894 11 338 3 254 890 216 798 —
1863 579 978 22 916 3 144 231 110 659 —
1864 562 158 17 820 3 262 294 — 118 063
1865 547 867 14 291 3 493 414 — 231 120


Années Moutons Porcs
Nombre
total.
Diminution Augmentation Nombre
total.
Diminution Augmentation
1860 3 542 080 — — 1 271 072 — —
1861 3 556 050 — 13 970 1 102 042 169 030 —
1862 3 456 132 99 918 — 1 154 324 — 52 282
1863 3 308 204 147 982 — 1 067 458 86 866 —
1864 3 366 941 — 58 737 1 058 480 8 978 —
1865 3 688 742 — 321 801 1 299 893 — 241 413

La table ci-dessus donne pour résultat :

Chevaux. Bêtes à cornes. Moutons. Porcs.
Diminution absolue. Diminution absolue. Augmentation absolue. Augmentation absolue.
72 358 116 626 146 608 28 819[3]
  1. « Il est hors de doute qu’une grande partie du travail exécuté aujourd’hui dans le système des bandes par des enfants l’était jadis par des hommes et des femmes. Là où l’on emploie les enfants et les femmes, il y a aujourd’hui beaucoup plus d’hommes inoccupés qu’autrefois (mure men are out of work). » L. c., p. 43, n. 102. D’un autre côté, on lit : « Dans beaucoup de districts agricoles, principalement dans ceux qui produisent du blé, la question du travail (labour question) est devenue si sérieuse par suite de l’émigration et des facilités que les chemins de fer offrent à ceux qui veulent s’en aller dans les grandes villes, que je considère les services rendus par les enfants comme absolument indispensables. » (Ce témoin est régisseur d’un grand propriétaire.) L. c., p. 80, n. 180. — À la différence du reste du monde civilisé, la question du travail dans les districts agricoles anglais n’est pas autre chose que la question des Landlords et des fermiers. Il s’agit de savoir comment, malgré le départ toujours plus considérable des ouvriers agricoles, il sera possible d’éterniser dans les campagnes une « surpopulation relative » assez considérable pour maintenir le taux des salaires à son minimum.
  2. Le « Public Health Report », que j’ai cité dans la quatrième section de cet ouvrage, ne traite du système des bandes agricoles qu’en passant, à l’occasion de la mortalité des enfants ; il est resté inconnu à la presse et conséquemment au public anglais. En revanche, le sixième rapport de la Commission du Travail des enfants a fourni aux journaux la matière, toujours bienvenue, d’articles à sensation. Tandis que la presse libérale demandait comment les nobles gentlemen et ladies, et les gros bénéficiers de l’Église anglicane, pouvaient laisser grandir sur leurs domaines et sous leurs yeux un pareil abus, eux qui organisent des missions aux antipodes pour moraliser les sauvages des îles du Sud, la presse comme il faut se bornait à des considérations filandreuses sur la dépravation de ces paysans, assez abrutis pour faire la traite de leurs propres enfants ! Et pourtant, dans les conditions maudites où ces brutes sont retenues par la classe éclairée, on s’expliquerait qu’ils les mangeassent. Ce qui étonne réellement, c’est l’intégrité de caractère qu’ils ont en grande partie conservée. Les rapporteurs officiels établissent que les parents détestent le système des bandes, même dans les districts où il règne. « Dans les témoignages que nous avons rassemblés, on trouve des preuves abondantes que les parents seraient, dans beaucoup de cas, reconnaissants d’une loi coercitive qui les mit à même de résister aux tentations et à la pression exercée sur eux. Tantôt c’est le fonctionnaire de la paroisse, tantôt leur patron, qui les force, sous menace de renvoi, à tirer profit de leurs enfants, au lieu de les envoyer à l’école. Toute perte de temps et de force, toute souffrance qu’occasionne au cultivateur et à sa famille une fatigue extraordinaire et inutile, tous les cas dans lesquels les parents peuvent attribuer la perte morale de leurs enfants à l’encombrement des cottages et à l’influence immonde des bandes, évoquent dans l’âme de ces pauvres travailleurs des sentiments faciles à comprendre et qu’il est inutile de détailler. Ils ont parfaitement conscience qu’ils sont assaillis par des tourments physiques et moraux provenant de circonstances dont ils ne sont en rien responsables, auxquelles, si cela eût été en leur pouvoir, ils n’auraient jamais donné leur assentiment, et qu’ils sont impuissants à combattre. » (L. c., p. xx, n. 82, et xxiii, n. 96.)
  3. Ce résultat paraît encore plus défavorable, si nous remontions plus en arrière. Ainsi, en 1865 : 3 688 742 moutons ; mais en 1856, 3 694 294 ; — en 1865 1 299 893 porcs, mais en 1858 1 409 883.