Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/164

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ŒUVRES POSTHUMES.

d’heure. Une terreur folle l’envahissait. Ils l’avaient tué sans doute, saisi, garrotté, étranglé. Elle eût mieux aimé entendre retentir les six coups de revolver, savoir qu’il se battait, qu’il se défendait. Mais ce grand silence, ce silence effrayant de la campagne la bouleversait.

Elle sonna Céleste. Céleste ne vint pas, ne répondit point. Elle sonna de nouveau, défaillante, prête à perdre connaissance. La maison entière demeura muette.

Elle colla contre la vitre son front brûlant, cherchant à pénétrer les ténèbres du dehors. Elle ne distinguait rien que les ombres plus noires des massifs à côté des traces grises des chemins.

La demie de minuit sonna. Son mari était absent depuis quarante-cinq minutes. Elle ne le reverrait plus ! Non ! certainement elle ne le reverrait plus ! Et elle tomba à genoux en sanglotant.

Deux coups légers contre la porte de la chambre la firent se redresser d’un bond. M. Lerebour l’appelait :

— Ouvre donc, Palmyre, c’est moi.

Elle s’élança, ouvrit, et debout devant lui, les poings sur les hanches, les yeux encore pleins de larmes :

— D’où viens-tu, sale bête ! Ah ! tu me laisses comme ça à crever de peur toute seule, ah ! tu ne t’inquiètes pas plus de moi que si je n’existais pas…

Il avait refermé la porte ; et il riait, il riait comme un fou, les deux joues fendues par sa bouche, les mains sur son ventre, les yeux humides.

Mme Lerebour, stupéfaite, se tut.

Il bégayait :

— C’était… c’était… Céleste qui avait un… un… un rendez-vous dans la serre… Si tu savais ce que… ce que… ce que j’ai vu…

Elle était devenue blême, étouffant d’indignation.