Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/196

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
184
ŒUVRES POSTHUMES.

parler plus facilement, car sa voix saccadée, essoufflée, sifflait dans sa gorge.

Je me trouvais dans une maison fort riche. La chambre luxueuse, d’un luxe simple, était capitonnée avec des étoffes épaisses comme des murs, si douces à l’œil qu’elles donnaient une sensation de caresse, si muettes que les paroles semblaient y entrer, y disparaître, y mourir.

L’agonisante reprit :

— Vous êtes le premier être à qui je vais dire mon horrible histoire. Je tâcherai d’avoir la force d’aller jusqu’au bout. Il faut que vous n’ignoriez rien pour avoir, vous que je sais un homme de cœur en même temps qu’un homme du monde, le désir sincère de m’aider de tout votre pouvoir.

Écoutez-moi.

Avant mon mariage, j’avais aimé un jeune homme dont ma famille repoussa la demande, parce qu’il n’était pas assez riche. J’épousai, peu de temps après, un homme fort riche. Je l’épousai par ignorance, par crainte, par obéissance, par nonchalance, comme épousent les jeunes filles.

J’en eus un enfant, un garçon. Mon mari mourut au bout de quelques années.

Celui que j’avais aimé s’était marié à son tour. Quand il me vit veuve, il éprouva une horrible douleur de n’être plus libre. Il me vint voir, il pleura et sanglota devant moi à me briser le cœur. Il devint mon ami. J’aurais dû, peut-être, ne le pas recevoir. Que voulez-vous ? j’étais seule, si triste, si seule, si désespérée ! Et je l’aimais encore. Comme on souffre, parfois !

Je n’avais que lui au monde, mes parents étant morts aussi. Il venait souvent ; il passait des soirs entiers auprès de moi. Je n’aurais pas dû le laisser venir