Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/197

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L’ATTENTE.

si souvent, puisqu’il était marié. Mais je n’avais pas la force de l’en empêcher.

Que vous dirai-je ?… il devint mon amant ! Comment cela s’est-il fait ? Est-ce que je le sais ? Est-ce qu’on sait ! Croyez-vous qu’il puisse en être autrement quand deux créatures humaines sont poussées l’une vers l’autre par cette force irrésistible de l’amour partagé ? Croyez-vous, monsieur, qu’on puisse toujours résister, toujours lutter, toujours refuser ce que demande avec des prières, des supplications, des larmes, des paroles affolantes, des agenouillements, des emportements de passion, l’homme qu’on adore, qu’on voudrait voir heureux en ses moindres désirs, qu’on voudrait accabler de toutes les joies possibles et qu’on désespère, pour obéir à l’honneur du monde ? Quelle force il faudrait, quel renoncement au bonheur, quelle abnégation, et même quel égoïsme d’honnêteté, n’est-il pas vrai ?

Enfin, monsieur, je fus sa maîtresse ; et je fus heureuse. Pendant douze ans, je fus heureuse. J’étais devenue, et c’est là ma plus grande faiblesse et ma grande lâcheté, j’étais devenue l’amie de sa femme.

Nous élevions mon fils ensemble, nous en faisions un homme, un homme véritable, intelligent, plein de sens et de volonté, d’idées généreuses et larges. L’enfant atteignit dix-sept ans.

Lui, le jeune homme, aimait mon… mon amant presque autant que je l’aimais moi-même, car il avait été également chéri et soigné par nous deux. Il l’appelait : « Bon ami » et le respectait infiniment, n’ayant jamais reçu de lui que des enseignements sages et des exemples de droiture, d’honneur et de probité. Il le considérait comme un vieux, loyal et dévoué camarade de sa mère, comme une sorte de père moral, de tuteur, de protecteur, que sais-je ?