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ŒUVRES POSTHUMES.

Peut-être ne s’était-il jamais rien demandé, accoutumé dès son plus jeune âge à voir cet homme dans la maison, près de moi, près de lui, occupé de nous sans cesse.

Un soir, nous devions dîner tous les trois ensemble (c’était là mes plus grandes fêtes), et je les attendais tous les deux, me demandant lequel arriverait le premier. La porte s’ouvrit ; c’était mon vieil ami. J’allais vers lui, les bras tendus ; et il me mit sur les lèvres un long baiser de bonheur.

Tout à coup un bruit, un frôlement, presque rien, cette sensation mystérieuse qui indique la présence d’une personne, nous fit tressaillir et nous retourner d’une secousse. Jean, mon fils, était là, debout, livide, nous regardant.

Ce fut une seconde atroce d’affolement. Je reculai, tendant les mains vers mon enfant comme pour une prière. Je ne le vis plus. Il était parti.

Nous sommes demeurés face à face, atterrés, incapables de parler. Je m’affaissai sur un fauteuil, et j’avais envie, une envie confuse et puissante de fuir, de m’en aller dans la nuit, de disparaître pour toujours. Puis des sanglots convulsifs m’emplirent la gorge, et je pleurai, secouée de spasmes, l’âme déchirée, tous les nerfs tordus par cette horrible sensation d’un irrémédiable malheur, et par cette honte épouvantable qui tombe sur le cœur d’une mère en ces moments-là.

Lui… restait effaré devant moi, n’osant ni m’approcher, ni me parler, ni me toucher, de peur que l’enfant ne revînt. Il dit enfin :

— Je vais le chercher… lui dire… lui faire comprendre… Enfin il faut que je le vois… qu’il sache…

Et il sortit :

J’attendis… j’attendis éperdue, tressaillant aux