Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/225

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LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ.

Pour aimer il faut être aveugle, se livrer entièrement, ne rien voir, ne rien raisonner, ne rien comprendre. Il faut pouvoir adorer les faiblesses autant que les beautés, renoncer à tout jugement, à toute réflexion, à toute perspicacité.

Je suis incapable de cet aveuglement, et rebelle à la séduction irraisonnée.

Ce n’est pas tout. J’ai de l’harmonie une idée tellement haute et subtile que rien, jamais, ne réalisera mon idéal. Mais vous allez me traiter de fou ! Écoutez-moi. Une femme, à mon avis, peut avoir une âme délicieuse et un corps charmant sans que ce corps et cette âme concordent parfaitement ensemble. Je veux dire que les gens qui ont le nez fait d’une certaine façon ne doivent pas penser d’une certaine manière. Les gras n’ont pas le droit de se servir des mêmes mots et des mêmes phrases que les maigres. Vous, qui avez les yeux bleus, madame, vous ne pouvez pas envisager l’existence, juger les choses et les événements comme si vous aviez les yeux noirs. Les nuances de votre regard doivent correspondre fatalement aux nuances de votre pensée. J’ai, pour sentir cela, un flair de limier. Riez si vous voulez. C’est ainsi. J’ai cru aimer, pourtant, pendant une heure, un jour. J’avais subi niaisement l’influence des circonstances environnantes. Je m’étais laissé séduire par le mirage d’une aurore. Voulez-vous que je vous raconte cette courte histoire ?

« J’avais rencontré, un soir, une jolie petite personne exaltée qui voulut, par une fantaisie poétique, passer une nuit avec moi, dans un bateau, sur une rivière. J’aurais préféré une chambre et un lit ; j’acceptai cependant le fleuve et le canot.

C’était au mois de juin. Mon amie choisit une nuit