Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/240

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ŒUVRES POSTHUMES.

une causerie d’une heure, le soir, après dîner, sous les arbres du parc où bouillonne la source guérisseuse, une intelligence supérieure et des mérites surprenants, et, un mois plus tard, on a complètement oublié ces nouveaux amis, si charmants aux premiers jours.

Là aussi se forment des liens durables et sérieux, plus vite que partout ailleurs. On se voit tout le jour, on se connaît très vite ; et dans l’affection qui commence se mêle quelque chose de la douceur et de l’abandon des intimités anciennes. On garde plus tard le souvenir cher et attendri de ces premières heures d’amitié, le souvenir de ces premières causeries par qui se tait la découverte de l’âme, de ces premiers regards qui interrogent et répondent aux questions et aux pensées secrètes que la bouche ne dit point encore, le souvenir de cette première confiance cordiale, le souvenir de cette sensation charmante d’ouvrir son cœur à quelqu’un qui semble aussi vous ouvrir le sien.

Et la tristesse de la station de bains, la monotonie des jours tous pareils, rendent plus complète d’heure en heure cette éclosion d’affection.

Donc, ce soir-là, comme tous les soirs, nous attendions l’arrivée de figures inconnues.

n’en vint que deux, mais très étranges, un homme et une femme : le père et la fille. Ils me firent l’effet, tout de suite, de personnages d’Edgar Poë ; et pourtant il y avait en eux un charme, un charme malheureux ; je me les représentai comme des victimes de la fatalité. L’homme était très grand et maigre, un peu voûté, avec des cheveux tout blancs, trop blancs pour sa physionomie jeune encore ; et il avait dans son allure et dans sa personne quelque chose de grave, cette tenue austère que gardent les protestants. La fille, âgée peut-être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans.