Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/272

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ŒUVRES POSTHUMES.

J’ajoutai :

— Elle vous aime, monsieur Piquedent ; et Je la crois une honnête fille. Il ne faut pas la séduire et l’abandonner ensuite !

Il répondit avec fermeté :

— Moi aussi je suis un honnête homme, mon ami.

Je n’avais, je l’avoue, aucun projet. Je faisais une farce, une farce d’écolier, rien de plus. J’avais deviné la naïveté du vieux pion, son innocence et sa faiblesse. Je m’amusais sans me demander comment cela tournerait. J’avais dix-huit ans, et je passais pour un madré farceur, au lycée, depuis longtemps déjà.

Donc il fut convenu que le père Piquedent et moi partirions en fiacre jusqu’au bac de la Queue-de-Vache, nous y trouverions Angèle, et je les ferais monter dans mon bateau, car je canotais en ce temps-là. Je les conduirais ensuite à l’île des Fleurs, où nous dînerions tous les trois. J’avais imposé ma présence, pour bien jouir de mon triomphe, et le vieux, acceptant ma combinaison, prouvait bien qu’il perdait la tête en effet en exposant ainsi sa place.

Quand nous arrivâmes au bac, où mon canot était amarré depuis le matin, j’aperçus dans l’herbe, ou plutôt au-dessus des hautes herbes de la berge, une ombrelle rouge énorme, pareille à un coquelicot monstrueux. Sous l’ombrelle nous attendait la petite blanchisseuse endimanchée. Je fus surpris ; elle était vraiment gentille, bien que pâlotte, et gracieuse, bien que d’allure un peu faubourienne.

Le père Piquedent lui tira son chapeau en s’inclinant. Elle lui tendit la main, et ils se regardèrent sans dire un mot. Puis ils montèrent dans mon bateau et je pris les rames.