Page:Maupassant Bel-ami.djvu/117

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On frappa bientôt à sa porte, qu’il venait de refermer. Il ouvrit, et Mme de Marelle se jeta dans la chambre, essoufflée, affolée, balbutiant :

— As-tu entendu ?

Il fit semblant de ne rien savoir.

— Non, quoi ?

— Comme ils m’ont insultée ?

— Qui ça ?

— Les misérables qui habitent au-dessous.

— Mais non, qu’est-ce qu’il y a, dis-moi ?

Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.

Il dut la décoiffer, la délacer, l’étendre sur le lit, lui tapoter les tempes avec un linge mouillé ; elle suffoquait ; puis, quand son émotion se fut un peu calmée, toute sa colère indignée éclata.

Elle voulait qu’il descendît tout de suite, qu’il se battît, qu’il les tuât.

Il répétait : — Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu’il faudrait aller en justice, que tu pourrais être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se commet pas avec des gens comme ça.

Elle passa à une autre idée : — Comment ferons-nous, maintenant ? Moi, je ne peux pas rentrer ici. — Il répondit : — C’est bien simple, je vais déménager.

Elle murmura : — Oui, mais ce sera long. — Puis, tout d’un coup, elle imagina une combinaison, et rassérénée brusquement :

— Non, écoute, j’ai trouvé, laisse-moi faire, ne t’occupe de rien. Je t’enverrai un « petit bleu » demain matin.

Elle appelait des « petits bleus » les télégrammes fermés circulant dans Paris.

Elle souriait maintenant, ravie de son invention, qu’elle ne voulait pas révéler ; et elle fit mille folies d’amour.