Page:Maurice Denis Théories (1890-1910)-1920.djvu/230

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le renoncement de carrière

vivante une émotion d’homme ? Il y a trop de peintures qui n’ont pas d’âme. À force de se vouloir personnels, originaux, libérés de toute influence, les jeunes artistes en sont arrivés à s’enorgueillir des moindres singularités de leur technique improvisée. Leur ambition est de n’être que peintres et de De devoir leur supériorité qu’aux tours de force de peinture qu’ils croient avoir réussi. C’est ce que M. Rémy de Gourmont appelle la superstition du talent. L’absence de toute technique traditionnelle, de tout métier enseigné, correspond, chez les jeunes peintres, à une sorte de virtuosité anarchique qui détruit, en la voulant exagérer, la fraîcheur de l’expression individuelle.

On le voit bien aux Indépendants. Les toiles à sujets anecdotiques ou littéraires y sont rares : mais les recherches théoriques et techniques y abondent : l’effort de peinture pure y est considérable et remarquablement varié. Est-ce à dire que les résultats soient meilleurs ? Il ne suffit pas de vouloir n’être que peintre pour l’être supérieurement. L’exemple d’un Cézanne ou d’un Vuillard n’infirme pas notre opinion. Car s’il est vrai qu’ils ne tirent que des ressources mêmes de leur art les moyens par quoi ils nous émeuvent, il faut noter quel est l’apport de leur sensibilité d’hommes ; avec quelle passion ils s’efforcent de chercher aux spectacles de la nature des équivalents exquis ou somptueux ; avec quelle ferveur ils s’attachent à ne rendre de la nature que l’admirable reflet qu’ils en trouvent en eux-mêmes. Le doux, le noble artiste qu’est Jules Flandrin, Charles Guérin, au talent à la fois pondéré et romantique, ne se laissent-ils pas trop dominer par des soucis d’ailleurs abstraits de facture et de méthode ? La rare intelligence qu’ils ont de leur poétique ne compromet-elle pas, au lieu de la servir, l’expression de leur sensibilité ? Matisse, que nous savons merveilleusement doué pour percevoir et rendre simplement les beautés de la nature, ne fait plus guère que traduire en schémas des théorèmes de peinture. J’aime, en revanche, que Mme Marval se laisse aller à nous montrer toute la fraîcheur de son âme, ces jolis roses, ces verts crus et simples, toute cette poésie naïve, des figures candides, des petites filles souriantes, et ces notes rouge-vermillon clai-