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à la cour d’Anspach, et là elle charma de plus en plus le margrave par ses grâces, son esprit, et surtout par son goût pour les compositions et les représentations théâtrales. Ce prince coula d’heureux Jours auprès d’elle dans son château de Triesdorff. Ce bonheur fut troublé lorsque les premières secousses de la révolution française se firent sentir en Allemagne. Les prétentions opposées de la Prusse et de l’Autriche donnèrent aussi dans le même temps quelques sujets de mécontentement au margrave, et tout à la fois sembla contribuer à lui faire sentir les ennuis du pouvoir. Ce fut alors que, n’ayant point d’héritier ni l’espérance d’en avoir, il songea sérieusement à résigner, et qu’il fit proposer au roi de Prusse, vers la fin de 1790, de lui abandonner de son vivant une souveraineté que ce monarque devait posséder après sa mort. Ce fut pour une rente de 400,000 rixdalers que Frédéric-Guillaume acquit, au cœur de l’Allemagne, deux principautés de 400 lieues carrées, d’une population de 570,000 âmes, et d’un revenu de plus de 1 million d’écus de Prusse. Après ce traité, le margrave étant devenu veuf se rendit en Angleterre, puis à Lisbonne, où il épousa lady Craven qui venait aussi de perdre son premier mari. Revenu bientôt après en Angleterre, il y éprouva, par suite de ce mariage, quelques désagréments qui le décidèrent à vivre de plus en plus dans la retraite. Alors il acheta la maison de Hammersmith, qui avait appartenu à la famille Craven et a laquelle il donna le nom de Braudebourg-House, et il alla s’établir dans cette charmante habitation. Il y mourut en 1806, dans sa 70e année. Sa veuve lui a élevé dans le même lieu un superbe monument. On sait avec quelle admiration et quel enthousiasme elle a parlé dans ses Mémoires de celui qui lui donna son nom et toute sa fortune. (Voy. l’article suivant.) M-d j.


ANSPACH (Élisabeth, margrave d’), née à Spring-Garden, en décembre 1750, était la plus jeune des filles du comte de Berkeley. Cette dame, d’abord connue dans le monde sous le nom de milady Craven, s’est rendue célèbre par ses talents et ses écrits, mais plus encore peut-être par les circonstances et les aventures de sa vie un peu romanesque. En venant au monde, elle était si chétive et si faible qu’on désespéra de la conserver. Elle ne put faire aucun progrès dans les études qui demandaient de l’application : son esprit vif et léger ne se prêtait qu’aux choses gracieuses. Elle était encore fort jeune, lorsqu’elle vint à Paris avec sa mère et une de ses sœurs. De retour à Londres, et seulement âgée de quatorze ans, Élisabeth Berkeley fut présentée à la cour par sa mère, et des ce moment elle se vit, dans le monde, entourée d’hommages. En 1767, elle épousa le comte Craven. Son union avec ce gentilhomme fit son bonheur durant quatorze années. Elle lui avait donné sept enfants. Malgré tant de sujets d’aimer sa femme, lord Craven s’en dégoûta et commença de la traiter. Il est cependant probable, d’après ce qui c’est passé depuis, que tous les torts ne furent pas de son côté. Quoi qu’il en soit, on sait qu’il ne garda plus de mesure et qu’il vécut publiquement avec la maîtresse d’un officier, que le hasard lui avait fait rencontrer dans une auberge. Alors milady Craven se sépara de son mari et quitta l’Angleterre. Elle voyagea successivement en France (1787), en Italie, en Autriche, en Pologne et en Russie. Elle séjourna dans toutes les capitales, où elle fit le charme de la plus haute société et fut traitée avec beaucoup d’égards par tous les souverains. En Turquie, l’ambassadeur de France, Choiseul-Gouffier, la logea dans son palais et l’accompagna jusqu’à Athènes. Après une absence qui avait duré deux ans, et pendant laquelle elle avait beaucoup vu et beaucoup observé, milady Craven retourna en Angleterre, ou elle eut le bonheur de revoir ses enfants. Elle se rendit ensuite à Anspach, dont elle avait connu le margrave dans ses voyages. Ce prince lui témoignait des longtemps une grande affection, et elle entretenait avec lui une correspondance dans laquelle elle lui donnait le nom de frère d’affection. Elle établit à la cour d’Anspach un théâtre où elle déploya les talents d’une actrice consommée, et une société littéraire et scientifique dont Mercier. frère de l’auteur du Tableau de Paris, fut le secrétaire. Cette faveur de lady Craven auprès du margrave causa beaucoup de jalousie et de chagrin à mademoiselle Clairon, dont le prince commençait à se dégoûter. La comédienne retourna fort mécontente à Paris, et le margrave partit pour l’Italie avec le nouvel objet de son affection. Il présenta lady Craven à la cour de Naples, et la reine l’accueillit avec beaucoup d’empressement. À peine furent-ils revenus l’un et l’autre dans les États du margrave, que ce prince perdit son épouse depuis si longtemps délaissée. Ce fut aussi vers ce temps que le margrave prit le parti de vendre sa principauté au roi de Prusse. (Voy. l’article précédent.) Il quitta presque aussitôt après l’Allemagne, et se rendit en Angleterre, puis à Lisbonne, où lady Craven apprit la mort de son époux. Rien ne s’opposant plus a une union que tous les deux désiraient, ils se marièrent aussitôt, le margrave six mois après la mort de sa première femme, et lady Craven six semaines après celle de son mari[1]. « C’est une chose que j’aurais faite six heures après, si je l’avais su aussi vite, » dit-elle dans ses Mémoires. Cette précipitation déplut cependant beaucoup à sa famille, et les journaux anglais publièrent sur la margrave les plus amères diatribes ; ce qui n’empêcha pas les deux époux de se rendre en Angleterre, ou ils devaient essuyer de nouvelles mortifications. Les trois filles de la margrave lui écrivirent qu’elles refusaient de la voir ; son fils aîné, lord Craven, ne témoigne pas moins de mécontentement, et ce qui affligea peut-être encore davantage, la reine lui fit dire qu’elle ne serait pas reçue à la cour. Ce refus causa beaucoup de chagrin au margrave, et ce fut en vain qu’il fit plus tard de nouvelles tentatives pour faire révoquer cette décision. L’empereur d’Allemagne se montra plus facile : il envoya a la nouvelle margrave un diplôme de

  1. Le margrave avait alors cinquante-cinq ans, et lady Craven quarante et un.