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LA MISÈRE

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Oh ! non ! Alors, que penses-tu de moi ? Je serais curieux de le savoir. Je vous le dirai franchement. — Ça me fera plaisir. Quand vous m’avez parlé, j’ai éprouvé une espèce de frayeur et j’ai été tenté de ne pas vous répondre. J’avais du mépris pour vous comme pour les autres et, maintenant… Maintenant ?… Maintenant, je méprise surtout le monde qui sait si mal tirer profit des enfants. Alors, tu ne me méprises pas trop, moi ? — Écoutez, je ne sais pas mentir : ça me fait quelque chose de penser que vous avez tué pour voler. Ça me paraît abominable ; mais tout de même en songeant à votre enfance, à votre triste vie, je me sens le cœur plein de pitié pour vous et de haine contre les riches indifférents qui peuvent voir, sans s’en tourmenter, tant de pauvres petits à l’abandon. Et Auguste raconta ce qu’il savait de l’orphelin qu’on avait trouvé au Champ de Navets, et auquel on donnait une prison pour asile. Le vieux l’écoutait en branlant la tête et disait : << Voilà, c’est toujours la même histoire. » Les deux prisonniers, le vieillard et l’enfant, tous deux aussi mal vêtus l’un que l’autre de mauvais habits de toile, sentaient la bise leur souffler sur la peau ; pour se réchauffer, ils se mirent à arpenter la cour. Maintenant, ils ne disaient plus rien, tous deux étaient songeurs. Auguste et sa nouvelle connaissance se mirent en espalier sous un rayon de soleil qui descendait le long du grand mur. L’apprenti était vivement intéressé par la misérable vie qu’on venait de lui raconter, il demanda : Mais, dites-moi, mon vieux camarade, personne n’a donc essayé de vous moraliser quand vous étiez jeune ? Oui, dans les maisons de correction, quelquefois, à coups de cravache ou en me mettant à la chaîne comme un chien, on a cherché à éveiller en moi ou à faire naître l’instinct du devoir. Mais ça ne prenait pas, comme tu penses, et j’étais réputé gangrené jusqu’à la moelle. Pauvre malheureux ! vous n’avez jamais été aimé ? Jamais ! — Vous n’avez pas eu d’ami ? Non, excepté ce Corse dont je t’ai parlé. Et encore j’étais seul à l’aimer. Il me plaignait mais il ne m’aimait pas, lui. Au fond, il me méprisait. C’est même ça qui m’avait donné envie d’être honnête et de travailler. Vous auriez dû continuer de marcher dans ce chemin-là. Mais, innocent, tu as bien vu que c’est impossible. Est-ce que quelqu’un a voulu m’aider parmi ces honnêtes gens ? Tu verras, tu verras, comme ils sont durs. Et puis quand on est tout seul, à quoi bon lutter ?