Page:Michelet - OC, La Montagne, L’Insecte.djvu/233

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du pays, pour qui le voyage n’a pas ce caractère patriotique, les Alpes gagnent infiniment à être vues un peu plus tard, je veux dire dans l’adolescence. L’enfant en sent peu la grandeur. Il est beaucoup plus frappé de mille détails prosaïques et parfois insignifiants, mais surtout accidentels, non inhérents au pays, qui n’étaient là que par hasard, et en donnent une idée fausse. La forte mémoire de cet âge qui garde ineffaçablement tout ce qui s’y mit alors, conserve pour toute sa vie ces traits bizarres et de rencontre. Tel, du lieu le plus sublime, ne gardera que la mémoire du passant qu’il y trouva, un crétin, un bouffon, que sais-je ?

« Mais revues à un autre âge, les Alpes auront leur effet ? » Ne le croyez pas. Les choses restent marquées du caractère qui nous y frappa d’abord.

Les familles, aujourd’hui plus tendres qu’autrefois, se séparent moins de leurs enfants, les mènent partout avec elles. De cette chose excellente, résulte un inconvénient qu’il faut bien aussi reconnaître. L’enfant est blasé sur tout. Ce que, petit, il a connu au point de vue étroit de son âge, il le voit toujours petit, et avec indifférence. On ne trouve que jeunes messieurs, qui, menés dès la nourrice à la mer ou aux montagnes, n’y prennent plus aucun intérêt. « Les Alpes ? on m’en a bercé… L’Océan ? connu, connu ! »

Il n’est pas sans inconvénient de vouloir en un voyage parcourir tout un pays, d’embrasser tout à la fois les variétés, les contrastes, les paysages souvent opposés et discordants. Voir en une saison les Alpes,