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LES FEMMES À LA FÉDÉRATION

suppléait… Véritables monuments de la fraternité naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de la France, vous resterez à jamais pour témoigner du cœur de nos pères, de leurs transports, quand pour la première fois ils virent la face trois fois aimée de la patrie.

J’ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d’hier, au bout de soixante années, quand j’ai ouvert ces papiers, que peu de gens avaient lus. À la première ouverture, je fus saisi de respect ; je ressentis une chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait l’Assemblée), ce sont des lettres d’amour.

Rien d’officiel ni de commandé. Visiblement, le cœur parle. Ce qu’on y peut trouver d’art, de rhétorique, de déclamation, c’est justement l’absence d’art, c’est l’embarras du jeune homme qui ne sait comment exprimer les sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des romans, faute d’autres, pour dire un amour vrai. Mais, de moment en moment, une parole arrachée du cœur proteste contre cette impuissance de langage, et fait mesurer la profondeur réelle du sentiment… Tout cela verbeux ; eh ! dans ces moments, comment finit-on jamais ?… Comment se satisfaire soi-même ?… Le matériel les a fort préoccupés ; nulle écriture assez belle, nul papier assez magnifique, sans parler des somptueux petits rubans tricolores pour relier les cahiers… Quand je les aperçus d’abord, brillants et si peu fanés, je me rappelai ce que dit Rousseau du soin prodigieux qu’il mit à écrire, embellir, parer