Page:Mirbeau - La Pipe de cidre.djvu/191

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rement, ou par surprise, je ne sais, j’ai rompu tous les liens qui m’attachaient à la solidarité humaine ; j’ai refusé la part d’action, utile ou malfaisante, qui échoit à tout être vivant. Je n’existe ni en moi, ni dans les autres, ni dans le rythme le plus infime de l’universelle harmonie. Je suis cette chose inconcevable et peut-être unique : rien ! j’ai des bras, l’apparence d’un cerveau, les insignes d’un sexe ; et rien n’est sorti de cela, rien, pas même la mort ! Et si la nature m’est si persécutrice, c’est que je tarde, trop longtemps sans doute, à lui restituer ce petit tas de fumier, cette mince pincée de pourriture qu’est mon corps, et de tant de formes, charmantes, qui sait ?… tant d’organismes curieux attendent de naître, pour perpétuer la vie dont, en réalité, je ne fais rien, sinon que l’interrompre. Qu’importe donc si j’ai pleuré, si, du soc de mes ongles, j’ai parfois labouré ma sanglante poitrine !… Au milieu de l’universelle souffrance, que sont mes pleurs ? Que signifie ma voix déchirée de sanglots ou de rires, parmi ce grand lamento qui secoue les mondes affolés par l’impénétrable énigme de la matière ou de la divinité ?

Si j’ai dramatisé ces quelques souvenirs de l’enfance qui fut mienne, ce n’est pas pour qu’on me plaigne, qu’on m’admire ou qu’on me haïsse. Je sais que je n’ai droit à aucun de ces