Page:Mirbeau - Lettres de ma chaumière.djvu/438

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monde qu’eussent respecté les chiens. Toujours la nuit, toujours le silence. Regarde, mes cheveux ont blanchi, mes dents sont tombées, et mes os claquent. Je suis mort… Et toi ?

Premier mendiant. — Oh ! moi, j’avais tué une vieille femme, et le peu d’argent qu’elle gardait pour son fils infirme, je l’avais volé. Alors on m’a envoyé bien loin, dans un beau pays, tout plein de parfums et de clair soleil. J’ai cueilli des bananes, mangé des durians — le fruit de Dieu — et j’ai bu l’eau des sources, des sources, des belles sources, des sources qui chantent sous les lianes fleuries. Et je me suis vautré dans l’herbe épaisse, délicieusement, comme un bon bœuf. Et le soleil réchauffait ma vieille carcasse, gelée par les nuits vagabondes, desséchée par les jours sans pain. Regarde, je suis gras.

Deuxième mendiant. — Je voudrais me rafraîchir à ces sources, me chauffer à ce