Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/153

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III.

       C’eſt faict mon cœur, quitons la liberté.
       Dequoy meshuy ſerviroit la deffence,
       Que d’agrandir & la peine & l’offence ?
       Plus ne ſuis fort, ainſi que i’ay eſté.

La raiſon fuſt un temps de mon coſté,
       Or revoltée elle veut que ie penſe
       Qu’il faut ſervir, & prendre en recompence
       Qu’oncq d’vn tel neud nul ne fuſt arreſté.

S’il ſe faut rendre, alors il eſt ſaiſon,
       Quand on n’a plus devers ſoy la raiſon.
Je voy qu’amour, ſans que ie le deſerve,
       Sans aucun droict, ſe vient ſaiſir de moy ?
       Et voy qu’encor il faut à ce grand Roy
       Quand il a tort, que la raiſon luy ſerve.

IIII.

C’eſtoit alors, quand les chaleurs paſſées,
       Le ſale Automne aux cuves va foulant,
       Le raiſin gras deſſoubz le pied coulant,
       Que mes douleurs furent encommencées.
Le paiſan bat ſes gerbes amaſſées,
       Et aux caveaux ſes bouillans muis roulant,
       Et des fruitiers ſon automne croulant,
       Se vange lors des peines advancées.
Seroit ce point vn preſage donné
       Que mon eſpoir eſt deſ-ja moiſſonné ?
Non certes, non. Mais pour certain ie penſe,
       I’auray, ſi bien à deuiner i’entends,
       Si l’on peut rien prognoſtiquer du temps,
       Quelque grand fruict de ma longue esperance.

V.

I’ay veu ſes yeux perçans, i’ay veu ſa face claire :