Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/154

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      (Nul iamais ſans ſon dam ne regarde les dieux) ;
       Froit, ſans cœur me laiſſa ſon œil victorieux,
       Tout eſtourdi du coup de ſa forte lumiere.
Comme vn ſurpris de nuit, aux champs, quand il eſclaire,
       Eſtonné, ſe palliſt ſi la fleche des cieux
       Sifflant luy paſſe contre, & luy ſerre les yeux,
       Il tremble, & veoit, tranſi, Iupiter en colere.
Dy moy Madame, au vray, dy moy ſi tes yeux vertz
       Ne ſont pas ceux qu’on dit que l’amour tient couvertz ?
Tu les auois, ie croy, la fois que ie t’ay veüe,
       Au moins il me ſouvient qu’il me fuſt lors aduis
       Qu’amour, tout à un coup, quand premier ie te vis,
       Desbanda deſſus moy, & ſon arc, & ſa veüe.

VI.

Ce dit maint vn de moy, dequoy ſe plaint il tant,
       Perdant ſes ans meilleurs en choſe ſi legiere ?
       Qu’a-t-il tant à crier, ſi encore il eſpere ?
       Et s’il n’eſpere rien, pourquoy n’eſt il content ?
Quand i’eſtois libre & ſain i en diſois bien autant.
       Mais certes celuy-là n’a la raiſon entière,
       Ains a le cœur gaté de quelque rigueur fière,
       S’il ſe plaint de ma plainte, & mon mal il n’entend.
Amour tout à un coup de cent douleurs me point,
       Et puis l’on m’avertit que ie ne crie point.
Si vain ie ne ſuis pas que mon mal i’agrandiſſe
       A force de parler : ſon m’en peut exempter,
       Ie quitte les ſonnetz, ie quitte le chanter.
       Qui me défend le deuil, celuy-là me guériſſe.

VII.

Quand à chanter ton los, parfois ie m’aduenture,
       Sans oſer ton grand nom, dans mes vers exprimer,
       Sondant le moins profond de cette large mer,