Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/101

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ils ne l’ont point regardée comme un livre où étoient contenus les dogmes qu’ils devoient recevoir, mais comme un ouvrage qui pourroit donner de l’autorité à leurs propres idées : c’est pour cela qu’ils en ont corrompu tous les sens, et ont donné la torture à tous les passages. C’est un pays où les hommes de toutes les sectes font des descentes, et vont comme au pillage ; c’est un champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des combats, où l’on s’attaque, où l’on s’escarmouche de bien des manières.

Tout près de là voyez les livres ascétiques ou de dévotion ; ensuite, les livres de morale, bien plus utiles ; ceux de théologie, doublement inintelligibles, et par la matière qui y est traitée, et par la manière de la traiter ; les ouvrages des mystiques, c’est-à-dire des dévots qui ont le cœur tendre. Ah ! mon Père, lui dis-je, un moment ; n’allez pas si vite ; parlez-moi de ces mystiques. Monsieur, me dit-il, la dévotion échauffe un cœur disposé à la tendresse, et lui fait envoyer des esprits au cerveau, qui l’échauffent de même, d’où naissent les extases et les ravissements. Cet état est le délire de la dévotion ; souvent il se perfectionne, ou plutôt dégénère en quiétisme : vous savez qu’un quiétiste n’est autre chose qu’un homme fou, dévot et libertin.

Voyez les casuistes, qui mettent au jour les secrets de la nuit ; qui forment dans leur imagination tous les monstres que le démon d’amour peut produire, les rassemblent, les comparent, et en font l’objet éternel de leurs pensées : heureux si le cœur ne se met pas de la partie, et ne devient pas lui-même complice de tant d’égarements si naïvement décrits et si nuement peints !