Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/84

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pleuroient : Je sens, leur dit-il, à vos larmes, que je suis encore votre roi.

De Paris, le 3 de la lune de Chalval 1718.

LETTRE CXXVIII.

RICA À IBBEN.
À Smyrne.


Tu as ouï parler mille fois du fameux roi de Suède : il assiégeoit une place dans un royaume qu’on nomme la Norvège ; comme il visitoit la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête, dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier ministre : les états se sont assemblés, et l’ont condamné à perdre la tête.

Il étoit accusé d’un grand crime : c’étoit d’avoir calomnié la nation et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi ; forfait qui, selon moi, mérite mille morts.

Car, enfin, si c’est une mauvaise action de noircir dans l’esprit du prince le dernier de ses sujets, qu’est-ce, lorsque l’on noircit la nation entière, et qu’on lui ôte la bienveillance de celui que la Providence a établi pour faire son bonheur ?

Je voudrois que les hommes parlassent aux rois comme les anges parlent à notre saint prophète.

Tu sais que, dans les banquets sacrés où le seigneur des seigneurs descend du plus sublime trône