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L’ESTURGEON

dont l’industrie ne sache tirer parti, dans l’intérêt général du pays. Ce sont là des considérations qui prêteraient à une étude spéciale sur l’esturgeon au point de vue économique, applicable au Canada ; mais dans ce livre, je ne puis qu’en signaler les lignes principales.

Nous avons vu que l’esturgeon se fait de plus en plus rare aux États-Unis. Sauf dans les grands lacs du plateau central qu’ils partagent de moitié avec nous — la réserve du lac Michigan étant en leur faveur — ils n’en voient que rarement apparaître dans leurs eaux. L’Atlantique en fournit peu à ses tributaires, et les lacs nourriciers d’esturgeons font défaut chez nos voisins, pendant que le Canada en contient un nombre infini, presque incroyable, les uns déjà habités, les autres offrant à l’esturgeon des conditions isothermes, physiologiques, alimentaires au moins aussi favorables que celles des eaux du vieux monde où il figure comme denrée de premier rang.

Certains pêcheurs canadiens des grands lacs ont entretenu, pendant longtemps, des préjugés regrettables à l’égard de l’esturgeon. Ils n’en mangeaient pas ; sa chair leur répugnait, sans qu’on sût pourquoi ; ils lui attribuaient une voracité qui lui est étrangère ; à leur avis, il faisait ripaille de bancs de poissons blancs, de truites grises ou namaycush ; il s’engraissait des œufs du cisco, du grayling, de tous les salmonidés qui sont l’honneur et le profit en même temps de nos admirables pêcheries continentales — le plus riche bassin ichtyologique du monde entier — d’où proviendront peut-être, un jour, des ressources alimentaires qui rachèteront la disette des récoltes, l’épuisement de la mamelle terrestre de notre globe. L’esturgeon n’était pas coupable, et depuis, on a su lui rendre justice, dans les eaux mêmes où on l’a trop souvent éventré au couteau, et jeté avec dédain au gouffre, pour y servir de pâture à des animaux valant intiniment moins que lui. Si un pêcheur gardait des esturgeons dans sa barque, rarement il les vendait plus de cinq à vingt-cinq sous, dans les ports américains. Aujourd’hui, le même poisson rapporte, prix moyen, aux mêmes endroits, sur les mêmes marchés, de $1.50 à $2.50 la pièce. Inutile d’ajouter qu’il a remonté considérablement à la Bourse et dans l’estime des populations riveraines des grands lacs.

Pendant qu’il se relève là-bas, dans les lacs Ontario, Érié, Huron et Supérieur, il est pitoyablement abaissé dans la province de Québec, sur le parcours du fleuve Saint-Laurent — depuis Québec jusqu’en amont de Montréal — dont les rives, à l’automne, sont jonchées et empestées de leurs cadavres.


L’année dernière (1896), j’ai vu sur le marché de Montréal, la métropole commerciale du Canada, des esturgeons qui n’avaient pas plus de quinze jours d’âge, mesurant de sept à dix pouces de longueur. C’était presque