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NOËLS ANCIENS

Cette secousse d’émotions poignantes, ce même homme la subira pareillement dans une lutte passionnelle ou morale. Imaginez-le aux prises, non plus avec ses semblables ou les éléments en fureur, mais avec son propre cœur ou sa propre conscience. L’homme dont le corps craint de perdre la vie, l’homme dont le cœur craint de perdre son rêve, l’homme dont l’âme craint de perdre son éternité, n’éprouve-t-il pas un sentiment de frayeur inouïe ? Toutefois, les trois idées — de mort, de désespoir, d’apostasie, — qui auront provoqué cette même émotion seront bien différentes.

Qu’un musicien traduise maintenant cette émotion dans une scène d’opéra et qu’une fanfare ou un orchestre me fasse entendre cette composition en dehors du théâtre, loin de la scène, sans décors comme sans personnages, sans rien enfin qui m’explique le sens de la partition. Qu’adviendra-t-il ? — Ceci. Dans l’ignorance complète où je suis de la pensée du compositeur, et du sujet qu’il traite, j’éprouverai peut-être une émotion analogue à celle qu’il veut faire naître, mais je ne pourrai pas deviner son idée précise. Je sentirai bien qu’il s’agit d’une situation dramatique, confinant peut-être à la terreur, à l’épouvante, mais là s’arrêtera mon diagnostic. Suivant la disposition actuelle de mon esprit, selon mon propre état d’âme à l’instant où j’écouterai cette symphonie, j’y verrai soit un récit de bataille ou de naufrage, soit la description d’une lutte morale ou passionnelle. On voit les figures que l’on veut dans un nuage et l’on n’écoute souvent dans la musique que ce qu’il nous plaît d’entendre.

Remarquons de plus que les émotions, d’ordinaire, sont complexes. Dans deux émotions différentes on trouve souvent un élément commun combiné avec d’autres. Les émotions complexes sont des résultantes dont on ne peut, a priori, deviner les facteurs. Étant donné, par exemple, le nombre vingt-quatre que l’on conçoit comme étant la résultante d’une multiplication, il est impossible de déterminer s’il résulte de la multiplication de huit par trois, de six par quatre ou de douze par deux.