Page:NRF 1909 2.djvu/31

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bavarder; des béliers traînent des voitures de magnolias et de camélias cueillis aux jardins d’Antonio Borges et ils courent après le parfum comme les ânes après la baguette de coudrier qu’agite devant leurs naseaux, leur cavalier ; des paquets d’Océan se déballent en dentelle sur T escalier de la douane et sur les piles d’un triple portique blanchâtre, crème et patiné, comme une statue de Vénus, et comme tout ce que se fait avec V écume de mer.

Mais voici mon amie qui vient vers moi, offrant sa main et son sourire. Je n’embrasse que la première. " Vous êtes gentil, me dit-elle, voilà la Terre ! ’ Des bateaux à voile éventent le steamer. " Cher ami, ajoute-t-elle, ai-je Pair heureux ! ’ Si le bonheur, c’est avoir des lèvres qui vont rire, des yeux qui vont pleurer, et un immense chapeau à douze plumes, personne, même sur le point de mourir, ne peut se vanter d’être plus heureux que mon amie. Nous descendons au flanc du navire vers la barque où le plus beau nègre nous crie en portugais qu’il sait l’américain. En avant vers Saint-Miguel où mille coqs s’égosillent pour annoncer que leur poule a pondu le soleil. Il n’y a plus d’amitié ! Il n’y a plus, amie, d’amour ; il n’y a, sur ta robe, sur ton visage qu’un miroitement et qu’un rayonnement sous lequel tu trem- blotes toute, et qui me force à m’incliner vers toi, anxieux, pendant que tu te penches, au bord de la chaloupe, sur ton reflet.

Jean Giraudoux.