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I96 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

— Le piano est à regarnir, mon ami, répondit Alissa en souriant et de sa voix la plus tranquille.

— Je te l'ai pourtant répété, mon enfant, dit mon oncle sur un ton de reproche presque sévère : puisqu'il t'avait suffi jusqu'à présent, tu aurais pu attendre le départ de Jérôme pour l'expédier ; ta hâte nous prive d'un grand plaisir...

— Mais père, dit-elle en se détournant pour rougir, je t'assure que, ces derniers temps, il était devenu si creux que Jérôme lui-même n'aurait pu rien en tirer.

— Quand tu en jouais, reprit mon oncle, il ne parais- sait pas si mauvais.

Elle resta quelques instants penchée vers l'ombre, comme occupée à relever les mesures d'une housse de fauteuil, puis quitta brusquement la pièce et ne reparut que plus tard, apportant sur un plateau la tisane que mon oncle avait accoutumé de prendre chaque soir.

Le lendemain elle ne changea ni sa coiffure, ni le corsage qu'elle avait gardé la veille pour le dîner; assise sur un banc devant la maison, elle reprit l'ouvrage de cou- ture — de rapiéçage plutôt — qui l'avait occupée déjà dans la soirée. A côté d'elle, sur le banc ou sur la table, elle puisait dans un grand panier plein de bas et de chaussettes usées. Quelques jours après, ce furent des serviettes et des draps. ..Ce travail l'absorbait complètement, semblait-il, au point que ses lèvres en perdissent toute expression, et ses yeux toute lueur.

— Alissa! m'écriai-je le premier soir, presque épouvanté par la dépoétisation étrange de ce visage qu'à peine je pouvais reconnaître et que je fixais depuis quelques instants, sans qu'elle parût sentir mon regard.

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