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LES POEMES ^^55

Griffin célébrait /a Clarté de Vie et délivrait du symbolisme allégorique sa fine Arcadie de Touraine, au même moment que Gide nous conviait au multiple festin des Nourritures Tetrestres^ le flot montant, houleux, puissant des Feuilles d^Herbe déjà nous soulevait, et c'était déjà le barbare que nous admirions, que nous chérissions en Whitman. Celui-là naissait à la vie, d'une Amérique sans passé. De loin il considérait la vieille Europe, tourmentée de culture et d'aspirations, fléchissant sous son héritage, impatiente de le rejeter. Mais rien ne lui pesait à lui. L'homme primitif réincarné, Adam, s'émerveillait de vivre, il voyait grandir à la fois les plantes et les cités, les arbres et les hautes cheminées de briques, les hommes et les industries des hommes, le monde en son expansion physique, soudainement, totalement épanoui. Whitman n'avait qu'à voir, s'étonner et aimer : il n'avait qu'à compter, énumérer, nommer les choses ; pareil au premier peintre des cavernes, son art, tout l'art pour lui, c'était d'enregistrer le monde, et rien de plus. Les mots qu'il trouvait sur ses lèvres n'étaient pas les mots d'une langue apprise ; il ignorait candidement que personne avant lui les eût prononcés et groupés ; il ne soupçonnait point quels rapports subtils, quelles inflexions profondes, quelles courbes harmonieu- sement cherchées, avaient pu jamais les lier entre eux ; le son propre à chacun, son aspect nu, sa forme et leur succession réalisaient pour lui la plus grande beauté lyrique possible ; chacun comblait sa voix, son cœur.

" Il y avait une fois un enfant qui sortait chaque jour.

Et au premier objet sur lequel se posaient ses regards, il devenait (et objet.

Et cet objet devenait une part de lui-mînu pour tout k jour et pour une partie du jour.

Ou pour nombre d^ années ou d immenses cycles d^ années. "

Et comme chaque objet, le nom de chaque objet participait de la vie du poète ; et celui-ci le prononçait dans la même exaltation que le mot de sa confidence la plus secrète. Amour des

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