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302 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et dit à tout venant : " J'étais dans son atelier quand il le faisait. " — Même, nous allons jusqu'à nous attacher dans une œuvre, parce que c'est par là que nous y entrons, justement à ce qu'elle a d'imparfait, de mal clos et, pour tout dire, de baveux. Ce débordement de la touche, ce chic de la couleur, ce facile effacement du trait par le pinceau, voilà ce qui dé- chaîne notre enthousiasme, et nous force à nous écrier : " Quel beau peintre ! " Nous aimons à voir la forme un peu dédaignée par la brosse, nous aimons que l'artiste ait l'air de dire : " Je sais bien que c'est là qu'il faudrait s'arrêter ; mais ça n'a pas d'importance ! " Nous oublions que ces faiblesses étaient simple- ment destinées à nous permettre l'accès de beautés plus véri- tables et nous nous y plaisons comme si elles avaient une valeur en elles-mêmes.

L'art des Chinois ne compte pas sur son imperfection pour nous toucher. Dans ces peintures tout est parfait, c'est-à-dire fait jusqu'au bout. Aucune partie ne s'entrebâille à notre approche ; nous voici complètement exclus et seuls en face d'une " beauté accomplie ". Il faut que notre émotion se résigne et se rende modeste ; car elle ne peut pas espérer naître d'un contact avec l'artiste; nulle part aucune trace de sa main; nous ne pouvons découvrir par où l'œuvre a été commencée, ni par suite comment elle a été faite ; elle n'a plus de sens, parce qu'elle ne laisse plus voir son point de départ ; elle est parvenue, comme la Chine elle-même, à ce degré d'achèvement où l'on cesse d'avoir une histoire. — L'émotion qu'on nous demande, est de celles qui ne peuvent commencer que là où l'œuvre finit.

Mais qu'elle est forte, une fois qu'on a su en trouver le fil ! O recettes sublimes ! Art suave et fermé comme sur l'orbe de l'horizon la complète coupole du ciel ! Incomparable calligra- phie ! Courbes dont la fantaisie est si juste qu'on y sent épuisée la science impersonnelle de siècles entiers ! Lignes qu'inspire un caprice impeccable et qui poursuivent du haut en bas de la

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