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adorablement puérile. “Il franchissait le seuil paternel avec un grand respect, dit Arsène Houssaye dans la préface d’Aurélia, embrassait le vieux chirurgien et lui disait d’une voix qui allait droit au cœur, quel que fût le cœur : “Bonjour, mon père.” Le dimanche et le jeudi étaient deux jours de fête pour tous les deux. On dînait lentement et on parlait beaucoup. Après le dîner, Gérard secouait un peu la poussière des livres, quelquefois il conduisait son père au Café Turc ; mais il n’y restait pas, car, dès qu’il avait repris l’air de la rue, il s’envolait sans dire bonsoir. Quand il était à Paris, il ne manquait jamais au dîner paternel du dimanche et du jeudi ; mais que de fois son père l’attendit vainement ! Quand il voyageait il n’écrivait à personne. Son père apprenait par les journaux qu’il était en Allemagne, à Constantinople, à Venise. On n’en mettait pas moins religieusement le couvert de cet enfant prodigue des belles années. “Cela le fera revenir,” disait le père. Et il dînait tristement avec le souvenir de ce charmant vagabond qu’on était sûr de rencontrer en voyageant beaucoup.”

Arsène Houssaye exagère un peu. Bien des lettres de Gérard au docteur Labrunie sont datées de province ou de l’étranger. Il est vrai que la plupart sont des demandes, de tremblantes demandes de subsides. Gérard avait été riche ; il gagnait amplement sa vie avec sa plume ; et cependant il était toujours sans le sou. Théophile Gautier qui l’a bien connu disait que “les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui brûler les mains ; il ne redevenait tranquille qu’à la dernière pièce de cinq francs”. “Jamais, ajoute Théophile Gautier, l’amour de l’or, qui inspire aujourd’hui tant de fièvres malsaines, ne troubla cette âme pure qui voltigea toujours comme un oiseau sur les réalités de la vie sans s’y poser jamais”. On devine bien cet idéalisme candide, ce détachement aristocratique des biens matériels à l’ingénuité avec laquelle Gérard “tape” ses amis pour lui ou pour ses pauvres. Ses pauvres !... Cet éternel besogneux se préoccupait de ses frères en indigence. Et, sans doute,