Page:NRF 7.djvu/775

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d'aDDIS-ABEBA a DJIBOUTI 769

Tandis que je fais apporter des alcools et du Champagne, la conversation s'engage, toute en salutations et congra- tulations. Nous n'avons pas grand'chose à nous dire : ces formules de politesse fleurie fournissent à l'entretien un précieux aliment. Entre deux rasades, l'un des abyssins tire avec orgueil de dessous son bernous crasseux, une extraordinaire collection de cartes de visite. Pas un voyageur n'est passé ici qu'il n'ait réclamé de lui ce petit souvenir. Le bristol du Ministre ou du Chargé d'affaire voisine avec le carré de roseau que le trafiquant d'Aden ou de Harrar a signé d'un Kalam baveux. Chacun y est allé du sien, prospecteur, négociant, ouvrier, le baron allemand et le " practical explorer ", le niais qui se pro- clame " chevalier de la Légion d'Honneur " et aussi tous ces tristes sires qui, depuis vingt ans, s'évertuent à donner à l'Ethiopie l'impression que l'Europe n'est peuplée que d'escrocs et d'aigrefins. Je songe qu'un carton de Rimbaud peut-être quelque part, dans ce pays, achève de jaunir, au fond d'une hutte perdue, pêle-mêle avec des thalers et des cartouches. Mes visiteurs ne sont pas venus les mains vides ; peu avant de se retirer, ils font déposer devant moi par un petit esclave des œufs, des poules, du lait et une jarre de tetch. Il m'en eût coûté moins d'acheter ces victuailles: en partant, mes gaillards emportent îa bouteille de cognac entamée, une lanterne, des allumettes, plus quelques espèces sonnantes. Pendant que je remets sa part au premier, le second, discrètement, se mouche à l'écart dans sa chamma, puis, l'autre parti, tend une main candide. Soirée exquise. Un mince croissant de lune éclaire doucement le ciel vaporeux. Je m'attarde longuement à respirer la fraîcheur de la nuit. Des grillons chantent :

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