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VOYAGE EN ORIENT.

Tenez, ce jeune homme aux cheveux bouclés, qui passe en portant sur l’épaule le corps difforme d’un chevreau noir… Dieux puissants ! c’est une outre de vin, une outre homérique, ruisselante et velue. Le garçon sourit de mon étonnement, et m’offre gracieusement de délier l’une des pattes de sa bête, afin de remplir ma coupe d’un vin de Samos emmiellé.

— Ô jeune Grec ! dans quoi me verseras-tu ce nectar ? car je ne possède point de coupe, je te l’avouerai.

Πίθι (bois) ? me dit-il en tirant de sa ceinture une corne tronquée garnie de cuivre et faisant jaillir de la patte de l’outre un flot du liquide écumeux.

J’ai tout avalé sans grimace et sans rien rejeter, par respect pour le sol de l’antique Scyros que foulèrent les pieds d’Achille enfant !

Je puis dire aujourd’hui que cela sentait affreusement le cuir, la mélasse et la colophane ; mais assurément c’est bien là le même vin qui se buvait aux noces de Pélée, et je bénis les dieux qui m’ont fait l’estomac d’un Lapithe sur les jambes d’un Centaure.

Ces dernières ne m’ont pas été inutiles non plus dans cette ville bizarre, bâtie en escalier, et divisée en deux cités. L’une bordant la mer (la neuve), et l’autre (la cité vieille) couronnant la pointe d’une montagne en pain de sucre, qu’il faut gravir aux deux tiers avant d’y arriver.

Me préservent les chastes Piérides de me dire aujourd’hui des monts rocailleux de la Grèce ! ce sont les os puissants de cette vieille mère (la nôtre à tous) que nous foulons d’un pied débile. Ce gazon rare où fleurit la triste anémone rencontre à peine assez de terre pour étendre sur elle un reste de manteau jauni. Ô Muses ! ô Cybèle !… Quoi ! pas même une broussaille, une touffe d’herbe plus haute indiquant la source voisine !… Hélas ! j’oubliais que, dans la ville neuve où je viens de passer, l’eau pure se vend au verre, et que je n’ai rencontré qu’un porteur de vin.

Me voici donc enfin dans la campagne, entre les deux villes.