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INTRODUCTION.

D’autant plus qu’il y a dans ce livre que je tiens un passage qui m’a fortement frappé : « Avant d’arriver à Delphes, on trouve, sur la route de Livadie, plusieurs tombeaux antiques. L’un d’eux, dont l’entrée a la forme d’une porte colossale, a été fendu par un tremblement de terre, et de la fente sort le tronc d’un laurier sauvage. Dodwel nous apprend qu’il règne dans le pays une tradition rapportant qu’à l’instant de la mort de Jésus-Christ, un prêtre d’Apollon offrait un sacrifice dans ce lieu même, quand, s’arrêtant tout à coup, il s’écria qu’un nouveau dieu venait de naître, dont la puissance égalerait celle d’Apollon, mais qui finirait pourtant par lui céder. À peine eut-il prononcé ce blasphème, que le rocher se fendit, et il tomba mort, frappé par une main invisible. »

Et moi, fils d’un siècle douteur, n’ai-je pas bien fait d’hésiter à franchir le seuil, et de m’arrêter plutôt encore sur la terrasse à contempler Tina prochaine, et Naxos, et Paros, et Mycone, éparses sur les eaux, et plus loin cette côte basse et déserte, visible encore au bord du ciel, qui fut Délos, l’île d’Apollon !…


X — LES MOULINS DE SYRA


Je n’ai plus à parler beaucoup de la Grèce. Encore un seul mot. J’ai entraîné le lecteur avec moi sur le sommet de cette montagne en pain de sucre couronnée de maisons, que je comparais à la ville suspendue en l’air de Laputa ; — il faut bien l’en faire redescendre ; autrement, son esprit resterait perché pour toujours sur la terrasse de l’église du grand Saint-Georges, qui domine la vieille ville de Syra. Je ne connais rien de plus triste qu’un voyage inachevé. — J’ai souffert plus que personne de la mort du pauvre Jacquemont, qui m’a laissé un pied en l’air sur je ne sais quelle cime de l’Himalaya, et cela me contrarie fortement toutes les fois que je pense à l’Inde, Le bon Yorick lui-même n’a pas craint de nous condamner volontairement à l’éternelle et douloureuse curiosité de savoir