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VOYAGE EN ORIENT.

ce qui s’est passé entre le révérend et la dame piémontaise dans cette fameuse chambre à deux lits que l’on sait. Cela est au nombre des petites misères si grosses de la vie humaine : — il semble que l’on ait affaire à ces enchanteurs malencontreux qui vous prennent dans une conjuration magique dont ils ne savent plus vous tirer et qui vous y laissent, transformés — en quoi ? — en point d’interrogation.

Ce qui m’arrêtait, il faut bien le dire, c’était le désir de raconter — et la crainte de ne pouvoir énoncer convenablement une certaine aventure qui m’est arrivée en descendant la montagne — dans un de ces moulins à six ailes qui décorent si bizarrement les hauteurs de toutes les îles grecques.

Un moulin à vent à six ailes qui battent joyeusement l’air, comme les longues ailes membraneuses des cigales, cela gâte beaucoup moins la perspective que nos affreux moulins de Picardie ; pourtant cela ne fait qu’une figure médiocre auprès des mines solennelles de l’antiquité. N’est-il pas triste de songer que la côte de Délos en est couverte ? Les moulins sont le seul ombrage de ces lieux stériles, autrefois couverts de bois sacrés. En descendant de Syra la vieille à Syra la nouvelle, bâtie au bord de la mer sur les ruines de l’antique Hermopolis, il a bien fallu me reposer à l’ombre de ces moulins, dont le rez-de-chaussée est généralement un cabaret. Il y a des tables devant la porte, et l’on vous sert, dans des bouteilles empaillées, un petit vin rougeâtre qui sent le goudron et le cuir. Une vieille femme s’approche de la table où j’étais assis et me dit :

Κοϰόνιτζα ! ϰαλί !…

On sait déjà que le grec moderne s’éloigne beaucoup moins qu’on ne le croit de l’ancien. Ceci est vrai à ce point que les journaux, la plupart écrits en grec ancien, sont cependant compris de tout le monde… Je ne me donne pas pour un helléniste de première force ; mais je voyais bien, par le second mot, qu’il s’agissait de quelque chose de beau. Quant au substantif Κοϰόνιτζα, j’en cherchais en vain la racine dans ma