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INTRODUCTION.

mémoire, meublée seulement des dizains classiques de Lancelot.

— Après tout, me dis-je, cette femme reconnaît en moi un étranger ; elle veut peut-être me montrer quelque ruine, me faire voir quelque curiosité. Peut-être est-elle chargée d’un galant message, car nous sommes dans le Levant, pays d’aventures.

Comme elle me faisait signe de la suivre, je la suivis. Elle me conduisit plus loin à un autre moulin. Ce n’était plus un cabaret : une sorte de tribu farouche, de sept ou huit drôles mal vêtus, remplissait l’intérieur de la salle basse. Les uns dormaient, d’autres jouaient aux osselets. Ce tableau d’intérieur n’avait rien de gracieux. La vieille m’offrit d’entrer. Comprenant à peu près la destination de l’établissement, je fis mine de vouloir retourner à l’honnête taverne où la vieille m’avait rencontré. Elle me retint par la main en criant de nouveau :

Κοϰόνιτζα ! Κοϰόνιτζα !

Et, sur ma répugnance à pénétrer dans la maison, elle me fit signe de rester seulement à l’endroit où j’étais.

Elle s’éloigna de quelques pas et se mit comme à l’affût derrière une haie de cactus qui bordait un sentier conduisant à la ville. Des filles de la campagne passaient de temps en temps, portant de grands vases de cuivre sur la hanche quand ils étaient vides, sur la tête quand il étaient pleins. Elles allaient à une fontaine située près de là, ou en revenaient. J’ai su depuis que c’était l’unique fontaine de l’île. Tout à coup la vieille se mit à siffler, l’une des paysannes s’arrêta et passa précipitamment par une des ouvertures de la haie. Je compris tout de suite la signification du mot Κοϰόνιτζα ! Il s’agissait d’une sorte de chasse aux jeunes filles. La vieille sifflait… le même air sans doute que siffla le vieux serpent sous l’arbre du mal… et une pauvre paysanne venait de se faire prendre à l’appeau.

Dans les îles grecques, toutes les femmes qui sortent sont voilées comme si l’on était en pays turc. J’avouerai que je