Page:Nichault Les Malheurs d un amant heureux.djvu/20

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— Eh bien, donnez-la moi, répondit la marquise, en souriant avec assez de complaisance, j’y vais répondre.

Elle avait prévu mon étonnement, et se donna le plaisir d’en jouir, en décachetant lentement la lettre par laquelle madame Dubreuil m’annonçait, j’eus à mon tour la petite satisfaction de remarquer dans l’attitude de madame de Révanne un air de surprise qui semblait dire : « À cette tournure distinguée, je n’aurais jamais reconnu un domestique. » Cette double méprise nous assurait d’une bienveillance réciproque ; aussi la marquise mit-elle autant de bonne grâce à m’instruire de ce qu’elle exigeait de mon service auprès de son fils, que j’employai de grands mots à lui protester de mon exactitude et de mon zèle.

— Songez, me dit-elle, que je vous place auprès de mon fils, bien moins pour le servir que pour le diriger. On m’a vanté la bonne éducation que vous avez reçue, et vous pouvez compter sur tous les égards dus à un homme bien élevé. Malheureusement les circonstances ne nous permettent pas de vous traiter aussi convenablement que nous eussions pu le faire il y a quelques années. Depuis que l’égalité s’est introduite partout, elle règne à l’office comme dans nos salons, et vous aurez, ainsi que nous, bien des petits sacrifices à lui faire. Tâchez de les supporter sans peine, et croyez que nous chercherons à vous en dédommager. Appliquez-vous à gagner la confiance de Gustave ; soyez d’abord complice des folies de son âge pour en être toujours le confident, et vous assurer le droit d’en devenir parfois le censeur. Je crois très-peu à l’influence des gouverneurs sur leurs élèves, et beaucoup à celle des valets de chambre sur leurs jeunes maîtres ; c’est pourquoi j’ai voulu confier mon fils à un honnête homme instruit, dont les conseils pussent remplacer les miens.

Jamais compliment ne fut mieux adressé ; mon amour-propre s’en fit un point d’honneur, et se jura de mériter l’éloge. Soit adresse ou bonté, madame de Révanne en me traitant avec une aussi haute estime, m’en avait inspiré pour moi-même. Cette place, qui m’humiliait intérieurement, se changea tout à coup en emploi honorable. Une mère me confiait l’unique héritier qui devait assurer le bonheur de sa