Page:Nichault Les Malheurs d un amant heureux.djvu/74

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sible. Ces messieurs, engagés dans une discussion politique, ne remarquèrent point l’absence de la marquise. Elle m’ordonna de l’éclairer, et me demanda avec beaucoup d’émotion quelle figure avait ce paysan.

— Mais, lui répondis-je, ses traits sont assez nobles, sa taille est grande ; il a de beaux yeux noirs, que des sourcils très-rapprochés font paraître un peu durs.

— Ah ! mon Dieu ! c’est lui ! s’écria-t-elle en soupirant.

Et dès que j’eus ouvert la porte, elle ajouta :

— Je l’avais deviné.

Alors ils s’embrassèrent en pleurant, et je les laissai ensemble.

Au bout d’une heure, la marquise descendit, et me fit appeler avant de rentrer dans son salon pour me dire :

— Victor, je vois avec plaisir que vous justifiez de plus en plus ma confiance ; et je ne crains pas de vous en donner une nouvelle preuve en réclamant vos soins pour un malheureux proscrit dont le séjour ici doit être un secret pour tout le monde. Songez que je remets sa vie entre vos mains ; installez-le dans l’appartement de votre maître : c’est là seulement qu’il peut être en sûreté. Disposez de tout ce qui lui sera nécessaire sans crainte d’être désapprouvé par Gustave. À tout autre, je promettrais de payer une semblable discrétion ; mais Victor a le droit d’être plus exigeant ; et si ma fortune me donne parfois les moyens de récompenser son zèle, il sait bien que mon estime et ma reconnaissance peuvent seules acquitter un service de ce genre.

Avec de telles manières, cette femme-là pouvait disposer de ma vie : elle m’aurait fait me jeter dans le feu pour y ramasser son mouchoir. Jamais je n’ai rencontré personne qui m’inspirât tant de respect et de dévouement ; et j’ai remercié le ciel de ne lui avoir pas fait naître l’idée de m’ordonner un crime, car je l’aurais exécuté avec la tranquillité de conscience d’Abraham égorgeant son fils ; tant était grande ma confiance dans sa justice et sa bonté !

Il était près de minuit ; Gustave se disposait à se retirer en même temps que les autres ; mais madame de Révanne le retint en lui témoignant le désir de causer avec lui. C’était lui