Page:Noailles - Les Vivants et les Morts, 1913.djvu/318

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Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports ;
Ainsi qu’une momie au fil d’un flot funèbre,
Ils vont, fardeau traîné vers d’étranges ténèbres
Par la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent :
Soldats anéantis, victimes sans splendeur !
— J’écoute s’écrouler les colonnes du temple
Que mon orgueil avait élevé sur mon cœur.

Hélas ! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre ;
Aucun tragique jet de flamme et de fierté
N’émane de ces corps, qui, détachés des nombres,
Sont tombés dans le gouffre où rien n’est plus compté…

Ainsi je m’en irai, cendre parmi les cendres ;
Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil,
Mes pas qui, s’élevant, voyaient les monts descendre,
Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste,
Ce dormeur incliné qui, si on l’insultait,
Garderait le silence absorbé qui lui reste,
N’opposerait qu’un front qui consent et se tait.