Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/13

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À cette époque, j’étais vierge de corps, mais non de pensée. Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus terribles amours. Oui, dans ma petite chambre froide et toujours solitaire, j’avais par le cerveau, connu tous les mystères et toutes les secousses de l’amour. J’avais aimé des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche, les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes reines. Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds brocarts réservés aux caresses des rois.

Et voilà que tout cela allait disparaître, et que sur tout cela l’ombre grise et fétide de Rosalie allait s’allonger.

Le vieil ami de ma famille parlait toujours. Il parlait encore quand ces dames rentrèrent. Alors il se leva, et il dit :

— Vous ne savez pas ! Charles me demandait la main de Rosalie ! Charles n’est pas beau et ce n’est pas un aigle, mais je la lui ai donnée tout de même. Est-ce vrai, Charles ?

J’aurais voulu hurler, prendre une chaise et en asséner des coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages. Je répondis :

— C’est vrai !

Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore :

— Embrassez-vous, mes enfants !

Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche comme un sentiment bas et indigne de moi. Mais je n’en suis pas le maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et que si elle est la créature ridicule qu’elle est, ce ne fut pas sa faute. Née de ces larves visqueuses, dans ce milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être autre qu’elle n’était ?

Je conviens qu’il eût été plus généreux d’éprouver de