Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/20

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Que suis-je ici ? Quelque chose de moins qu’une chienne ! une domestique, on lui parle, une chienne, on la caresse !

Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles :

— Non… non… ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça ! Et je sens qu’à force de m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.

Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.

Moi, je répondais, parfois, d’une voix lente :

— Vous vous ennuyez, Rosalie ? C’est votre faute, et non la mienne. Vous n’avez rien en vous que vous-même. Il n’est pas étonnant que vous vous ennuyiez ! Mais faites comme je fais. Remontez les siècles et bousculez l’histoire. Et vous ne vous ennuierez plus !

Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs. Et elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes ; et elle s’enfermait dans sa cuisine, où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles… Puis, calmée, elle revenait se coucher près de moi qui, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes amantes, avec des cris de volupté ; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre petite loque de chair abandonnée, elle pleurait ! Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait.

Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un vide. Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous. Ceux-ci la croyaient heureuse, et ils disaient souvent :

— On voit bien que c’est toi qui portes les culottes. D’ailleurs, c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le mieux !

Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard, regardait le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait :

— Eh bien ! Ça ne s’arrondit pas encore ? Ah ! vous y mettez le temps, sapristi !

Et comme Rosalie baissait, les yeux :