Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/21

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— Eh bien, quoi ! expliquait-il. Il n’y a pas de honte ! Moi, avec ta mère, le premier mois ça y était ! Mais ce n’est peut-être plus la mode aujourd’hui ! Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute mieux ! Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à élever et ça ne donne guère de satisfaction ! Amusez-vous, allez ! Amusez-vous !

— Et le commerce, beau-père ? demandais-je pour donner un autre tour à la conversation.

— Le commerce ? mon cher garçon. Jamais il n’a été plus mal… Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin !

— Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant, il n’y a plus de religion ! il n’y a plus de famille !

— Parbleu ! Il n’y a plus rien de rien ! Et qu’est-ce que j’ai lu ce matin dans mon journal ? Il paraît que l’Angleterre fait encore des siennes ! Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi. Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre !

Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que « le commerce n’allait pas », nous rentrions chez nous.

On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je ne veux plus raconter les mille incidents fastidieux de notre existence conjugale, s’il m’est permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. Pourtant, avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame qui vint rompre la monotonie de notre si pauvre histoire.

Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et mourut.

Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.

— Ce n’est rien ! disait-elle. C’est une indigestion. J’ai sur l’estomac comme une boule.

À quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante :

— Ce sont les haricots de l’autre jour. Moi aussi, je me suis senti tout chose après en avoir mangé. Mais ça n’est rien !