Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/28

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fus, en quelque sorte, chassé, à la suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son indicible tristesse.

Une nuit, je fus réveillé en sursaut. La lampe brûlait encore sur la table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre. Quand on sort du sommeil, brusquement les bruits, les ombres, les objets, même familiers, prennent une intensité et des déformations extraordinaires. Que s’était-il passé ? Je ne saurais le dire exactement ; ce que je sais, c’est que sous l’impression de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui ressemblaient à des gémissements et à des râles… je me dressai, soudain, hors des draps, et, d’une voix qui appelait au secours, je me mis à crier :

— Papa qui bat maman ! Papa qui tue maman !

Un gros juron. Puis la lampe s’éteignit. Puis, dans les ténèbres :

— Veux-tu bien te taire, animal ! Qu’est-ce qui lui prend, à ce petit imbécile ?

C’était la voix de mon père, une voix sourde, un peu haletante, et furieuse…

— Oh ! cet enfant ! ce maudit enfant !

C’était la voix de ma mère.

Et ce fut, ensuite, un assez long silence. Oh ! l’effarement de ce silence, qui me parut durer des siècles et des siècles.

Je m’étais recouché tout tremblant, et je me faisais si petit, si petit que j’espérais disparaître, me fondre dans ces draps ; et pour ne plus rien entendre j’avais accumulé par-dessus ma tête les couvertures.

Pourtant, j’entendis encore ma mère qui disait, tout bas :

— Non. Plus maintenant ! Je suis sûre qu’il n’est pas rendormi ! Il est si sournois… si vicieux… avec son air de ne rien voir et de ne rien dire !

Et quelque temps après :

— Il est trop grand maintenant ! affirmait mon père… Il faudra qu’il couche dans la chambre à côté…

— Tais-toi donc ! Je suis sûre qu’il entend tout ce que nous disons. Il faut dormir.