Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/42

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peut-être été victime d’une hallucination. Mais je voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle se trouvait en présence de quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle que, durant ces tragiques minutes, j’avais la hantise de cette phrase stupide, et que je me répétais sans cesse, d’une voix intérieure, mais obstinée, ces mots : « Je veux en avoir le cœur net, je veux en avoir le cœur net ! »

Je rentrai dans ma chambre où j’allumai – avec combien de peine – une bougie… et je sortis, de nouveau, sur le palier.

Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore. Mais ce ne fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur moi-même, je la surmontai facilement.

La porte de cette chambre qu’habitait la vieille dame aux tapisseries, était grande ouverte. Un linge blanchâtre et deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à une personne couchée sur le dos.

Il est rare que les choses – à l’exception des yeux – soient effrayantes en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre valeur d’action que d’y avoir – je ne dis pas même participé, mais simplement assisté !…

Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes, mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur donnaient une signification précise de témoignage. Et puis, il faut bien que je le dise… À cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi particulier ; c’est que j’ai toujours eu l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer pourquoi… mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes de l’Embryon… des analogies avec les larves, les fœtus… oui, tout le cauchemar horrible de l’inachevé !

Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis ceci :